Fil info

Carte blanche du Cevipol: «La démocratisation: retour sur un concept contesté»

Carte blanche du Cevipol: «La démocratisation: retour sur un concept contesté»
Belga

Le débat sur l’état du processus de démocratisation ne fait plus la une. Pourtant, pendant longtemps la compréhension du pourquoi et du comment un Etat se démocratise était à l’ordre du jour dans le débat public et académique.

Dans les années 1950 et 1960, il s’agissait d’observer les processus historiques de libéralisation et démocratisation des sociétés occidentales (Europe et États-Unis) au cours du « long XIXe siècle. Ensuite, les analyses sur les transitions démocratiques pendant la deuxième partie du XXe siècle, concernant notamment l’Europe du Sud, l’Amérique Latine, l’Asie de l’est et l’Europe centrale et orientale, ont marqué le débat sur la de la « troisième vague » de démocratisation. Au tournant des années 2000, les « révolutions de couleur » dans les pays de l’espace post-soviétique tels que l’Ukraine ou la Géorgie, et puis les printemps arabes du début des années 2010, laissaient entrevoir une nouvelle vague de processus démocratiques.

Mais alors pourquoi, avec le début du XXIe siècle et surtout au cours de la dernière décennie, la question de la démocratisation semble-t-elle avoir perdu tout intérêt ? Aujourd’hui, l’attention des académiques s’est déplacée vers différents sujets d’étude, comme l’analyse de la contestation de la légitimité des démocraties libérales et la diffusion du populisme, ou l’étude des processus d’autocratisation (par définition le processus inverse), ou encore l’influence internationale croissante des grandes puissances autoritaires. Soyons clairs : la diffusion à l’échelle mondiale des formes démocratiques de gouvernement, bien qu’avec de grandes divergences entre pays et de multiples échecs (le cas du printemps arabe est exemplaire), est l’un des grands processus de changement politique qui ont marqué les deux derniers siècles, et en particulier la seconde moitié du XXe siècle (surtout en ce qui concerne le monde non occidental). Il est donc normal que l’analyse et le débat scientifique aient accompagné (rarement anticipé) les processus réels de changement en direction démocratique dans le monde contemporain.

Trois raisons au moins peuvent éclairer ce tournant.

La démocratisation du monde

La première est peut-être la plus surprenante. Si l’on regarde le monde au début du XXIe siècle et qu’on le compare à celui d’après la Deuxième Guerre mondiale ou même à celui du début du XXe siècle, le progrès démocratique est incontestable.

Une grande partie de la population mondiale, par rapport au passé, vit dans des pays gouvernés par une forme de gouvernement démocratique. D’un monde où la démocratie libérale n’était l’apanage que de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord, les systèmes démocratiques sont aujourd’hui répandus dans le monde entier, de l’Amérique latine à l’Afrique subsaharienne, en passant par l’Europe centrale et le Sud-est asiatique.

Bien sûr, il existe encore des régions encore largement dominées par des régimes autoritaires (principalement le Moyen-Orient, à la seule exception récente de la Tunisie) ; tout comme il faut reconnaître que les progrès démocratiques en Afrique subsaharienne et dans le monde postcommuniste ont connu des hauts et des bas au cours des dernières décennies.

Toutefois, il est indéniable qu’aujourd’hui les systèmes démocratiques, dans leur pluralité et leur diversité, sont l’héritage d’une grande partie de l’humanité. Il s’ensuit, uniquement du point de vue mathématique, qu’en réduisant le nombre de régimes autoritaires, le nombre de cas potentiels de transition vers la démocratie est également réduit. Dans cette perspective, le concept de démocratisation a paradoxalement été victime de son succès.

Un concept utilisé à tort et à travers ?

La seconde est le manque de prudence avec lequel ce concept a souvent été utilisé. L’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990 provoqua une euphorie de fin d’histoire et l’idée d’un triomphe définitif de la démocratie libérale. Cet optimisme, compréhensible dans le contexte de l’époque, a néanmoins laissé place quelques années plus tard à une réalité faite de transitions démocratiques ratées et d’émergence de régimes hybrides ou d’autocraties compétitives. Un optimisme excessif a ensuite provoqué une vague de désillusion qui a fait perdre de sa crédibilité au concept de démocratisation.

Il y a 20 ans, l’URSS s’effondrait. De même, en oubliant la leçon fondamentale des premiers fondateurs des études sur les transitions démocratiques Philippe Schmitter et Guillermo O’Donnell, sur le fait que la démocratisation est un processus ouvert, au dénouement incertain, par définition, le concept de démocratisation a été utilisé de manière abusive (surtout par des non-spécialistes) à travers l’adoption paresseuse de ce cadre analytique pour interpréter toute une série d’événements (pensons par exemple au printemps arabe) dont l’explication était en fait beaucoup plus efficace sur la base d’autres prismes interprétatifs (par exemple, les transformations au sein de régimes autoritaires, entre autres).

La crise de légitimité des systèmes démocratiques

Enfin, le changement de l’équilibre géopolitique depuis 20 ans a particulièrement influencé le phénomène démocratique. Dans cette perspective, les années 90 du XXe siècle ont été véritablement un bref intermède entre l’ancien monde, celui bipolaire de la Guerre froide, et le monde du XXIe siècle, multipolaire et marqué par l’émergence de centres de gravité autoritaires (Chine, Russie) engagés soit à promouvoir directement leur modèle politique à l’extérieur, soit à freiner la diffusion de modèles concurrents et alternatifs (comme celui démocratique).

Le déplacement du centre de gravité économique vers l’Est, avec la croissance de la Chine au cours des vingt premières années du XXIe siècle, a contribué davantage à éroder la vision du système démocratique en tant que seul système légitime pour assurer le bien-être et le développement. En résumé, la crise de légitimité interne des systèmes démocratiques due aux changements sociaux, technologiques et économiques du XXIe siècle, qui ont également provoqué des phénomènes d’autocratisation d’intensité variable, combinée au nouveau rôle assumé par les grandes puissances autoritaires, a remis en question l’avenir lui-même de la démocratie libérale en donnant de la visibilité, pour la première fois depuis l’effondrement de l’Union soviétique, à d’éventuels modèles politiques alternatifs en compétition.

L’avenir de la démocratisation

Tout compte fait, quelles sont les perspectives d’avenir pour la démocratisation et pour les études sur ce phénomène ? Certaines dynamiques mises en évidence ci-dessus sont vouées à persister dans le temps.

Le XXIe siècle se profile de plus en plus comme un monde multipolaire dans lequel de grandes puissances telles que les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie et le Brésil et des systèmes politiques hybrides supranationaux tels que l’Union européenne collaborent ou se font concurrence à tous les niveaux, y compris l’hégémonie sur les modèles de régime politique, multipliant ainsi « l’offre » sur le marché des régimes : l’autoritarisme chinois n’a pas les mêmes caractéristiques que celui de la Russie, tout comme une différence substantielle émerge entre le modèle de démocratie américain et celui supranational européen.

Par conséquent, les changements de régime et la typologie de ces changements (vers l’autoritarisme ou vers la démocratie, et vers une forme spécifique d’autoritarisme ou une forme spécifique de démocratie) seront de plus en plus un terrain sur lequel la force d’attraction et l’hégémonie de ces puissances mondiales vont se mesurer. Au contraire, les alarmismes sur la mort ou la fin de la démocratie, ou sur une prétendue « vague » d’autocratisation, très en vogue ces dernières années, sont exagérés. Comme l’a écrit Charles Tilly, la démocratie est un processus et non un système politique statique. Dans cette perspective, il est impossible de concevoir la démocratie si ce n’est à travers l’analyse du changement continu de ce régime politique, dans des directions plus démocratiques ou, parfois, plus autoritaires. En ce sens, le concept de démocratisation a encore une longue vie devant lui.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches