«La science politique, une discipline en voie d’extinction?»

«La science politique, une discipline en voie d’extinction?»

Alors que l’Association belge francophone de science politique (ABSP) veille depuis plus de vingt ans à faire dialoguer les chercheurs des différentes universités, à soutenir les jeunes chercheurs et à faire rayonner la Fédération Wallonie-Bruxelles, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Valérie Glatigny, a brutalement décidé de lui couper les vivres. Désormais, son cabinet veut en effet réserver l’octroi de subventions aux associations scientifiques ou de diffusion des connaissances répondant notamment aux deux critères suivants : « Le projet a comme objectif majeur la communication sur le rôle des sciences et techniques dans le monde d’aujourd’hui et/ou l’attractivité des études dans le domaine des STEM » (Science, Technology, Engineering & Mathematics) ; « il n’est pas réservé à un public de spécialistes ». Selon le cabinet de la ministre, ces nouveaux critères ont pour objectif de pouvoir « opérer une sélection qui soit à la fois objective et équitable ».

De fausses bonnes idées

Loin d’être équitables, ces critères traduisent un choix politique clair mais extrêmement problématique. Ainsi, ils introduisent une hiérarchie d’utilité sociale entre les disciplines scientifiques : seules les sciences et techniques seraient dignes d’être aidées, les sciences humaines devant se débrouiller seules. Or cette mise en concurrence des disciplines entre elles masque leur contribution pourtant commune et complémentaire aux retombées sociales, politiques et économiques des avancées scientifiques.

Qu’il faille encourager les jeunes à s’intéresser aux sciences et technologies s’avère tout à fait nécessaire. Mais cet encouragement ne peut se faire au détriment des autres disciplines scientifiques. Pour renforcer la société des connaissances, il convient plutôt d’élever le niveau d’éducation du plus grand nombre et de valoriser la pluralité des savoirs et démarches scientifiques.

La décision annoncée par le cabinet de la ministre laisse en outre entendre que les activités purement scientifiques ne seraient pas essentielles. Les activités soutenues par l’ABSP (publication d’ouvrages, soutien aux jeunes chercheurs pour qu’ils puissent participer à des colloques de niveau international, collaborations internes à la Fédération Wallonie-Bruxelles) sont pourtant primordiales car elles ont pour but de permettre un contrôle de scientificité par les pairs, de construire des réseaux de recherche au-delà des concurrences institutionnelles et de développer des synergies à travers la mise en œuvre de projets de recherche partagés.

Non seulement ces activités professionnelles permettent d’éprouver les analyses et d’en renforcer la robustesse, mais elles alimentent en plus directement le travail de vulgarisation scientifique des politologues constituant l’ABSP, effectué le plus souvent à titre gracieux comme service à la société. Outre les nombreuses analyses et explications dispensées dans les médias, ce travail passe par le blog de l’ABSP, BePolitix, qui présente de façon synthétique et didactique les principaux résultats de recherche (ces articles sont fréquemment relayés sur Daily Science).

La décision de la ministre Glatigny est d’autant plus malvenue que, dans les prochains mois, l’ABSP sera l’hôte du Congrès des associations francophones de science politique, événement international devant rassembler à Bruxelles plus de 300 chercheurs en sciences politiques issus du monde francophone (Belgique, France, Suisse, Québec, Luxembourg et de nombreux pays du Sud), ouvert au public et contribuant au rayonnement scientifique de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Des attaques par touches successives

Cette décision est encore plus inquiétante si on la rapporte aux nombreuses attaques envers la science politique et les sciences humaines survenues au cours des dernières années et que l’ABSP a maintes fois dénoncées.

En Belgique comme ailleurs en Europe, la délégitimation grandissante de la science politique et des autres sciences humaines est devenue structurelle, passant par un sous-financement chronique qui précarise autant l’encadrement des étudiants que la recherche et les trajectoires professionnelles des enseignants.

Dans de nombreux pays, les attaques envers certaines thématiques ou certains de nos collègues (tels Fariba Adelkhah en Iran ou Giulio Regeni en Egypte) dans des domaines tels que le genre, les migrations, les questions de sécurité ou les discriminations et le racisme se multiplient dans l’espace public, dans l’indifférence voire avec l’aval des autorités politiques et institutionnelles.

Par ailleurs, le recours tardif et timide aux sciences humaines dans l’expertise scientifique mobilisée autour de la crise sanitaire est également le signe d’une absence de reconnaissance, comme si les processus décisionnels ou les enjeux partisans n’avaient pas une place importante dans la profondeur de la crise et comme si cette crise n’avait pas d’impact sur la légitimité et la confiance des citoyens dans leurs institutions et leurs gouvernants.

Inutile, trop critique ou dangereuse, la science politique semble soit dérangeante, soit insignifiante au point qu’il faille réduire ses maigres moyens. Pourtant, au moment où beaucoup dénoncent la montée des extrêmes et de la délégitimation des institutions politiques, comment penser les pistes de sortie de crise en affaiblissant les sciences humaines, et notamment politiques ? Ce sont les capacités de réflexivité et d’analyse critique de la société que ces attaques, majeures ou d’apparence limitées, mettent à mal. Quand légitimité, confiance et analyse critique disparaissent, le risque est grand de voir la démocratie vaciller, comme aux Etats-Unis actuellement.

La réponse de la ministre Valérie Glatigny

La subvention attribuée à l’Association belge francophone de science politique l’était sur base de crédits facultatifs, accordés sur une base non structurelle.

La Ministre Glatigny souhaite objectiver les critères pour opérer une sélection parmi les très nombreuses demandes qu’elle reçoit, afin d’éviter une dispersion des crédits et un effet « saupoudrage ». Un groupe de travail a été constitué.

Il ne s’agit donc pas d’une fin de non-recevoir ni d’un quelconque désintérêt pour les sciences politiques. Mais il est exact que les projets liés aux STEM (science, technologie, ingénierie, mathématiques) sont considérés comme une priorité, conformément à la Déclaration de Politique Communautaire.

En effet, trop peu de jeunes, et bien trop peu de jeunes filles s’orientent vers ces filières, menant à un manque d’innovation et de recherche qui affecte le développement économique et social et la compétitivité de la Belgique. Il est donc essentiel de valoriser ces filières, et cela passe par une plus grande médiatisation et vulgarisation des recherches en la matière.

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