Carte blanche: «Une génération sacrifiée?»

Carte blanche: «Une génération sacrifiée?»

La génération de mes parents était, comme celles qui l’avaient précédée, convaincue que leurs enfants vivraient mieux qu’eux. Les guerres étaient finies, la croissance explosait, les sciences promettaient de tout vaincre. Je suis devenue mère. Je suis rectrice, en charge de 35.000 jeunes gens et de leur formation à la vie adulte, au-delà des spécialités de leur diplôme futur. Et comme celles et ceux de ma génération, je suis rongée par un doute. Un doute ? Une quasi-certitude : ces enfants, nos enfants, vivront moins bien que nous. Le monde que nous leur léguons est dangereux, instable, et nous ne les y avons pas préparés.

Dans ce désastre lent qui se trame depuis au moins trois décennies, la pandémie actuelle aura été un révélateur et un accélérateur. Le cri de détresse de Victoria, jeune étudiante en psychologie, m’a bouleversée. Parce qu’il n’est pas l’expression d’un désarroi personnel et singulier : Victoria est la porte-parole d’une génération entière et son appel est une voix parmi cette chorale désespérée de notre jeunesse, que les aînés rechignent à entendre.

Un prix pédagogique

C’est vrai, les interdits nous frappent tous, et nous sommes tous logés à la même enseigne de la pandémie. Mais que dire quand on a dix-huit ans et que devrait s’ouvrir devant vous, en des temps ordinaires, une vie nouvelle, passionnante, frémissante ? Dans quelques semaines, cela fera un an. Un an de réclusion, de solitude, d’épuisement psychologique, de fatigue numérique, d’adaptation malaisée à des modes d’enseignement et d’évaluation hors normes, plus anxiogènes que jamais. Un an de difficile adaptation à des contraintes pédagogiques auxquelles nous ne pouvons hélas obvier. Un an de difficile adhésion à des choix politiques qui souvent ne tiennent pas compte du fait que l’unité familiale n’est pas toujours la norme, et que la notion de bulle ne s’adapte ni aux personnes isolées, ni aux colocataires et à leur mode de vie communautaire, ni aux résidences universitaires.

Les décrochages scolaire et universitaire sont là, réels, comme l’échec – nous en payerons le prix pédagogique, dans les mois et les années à venir. Mais il y a plus grave. Nos étudiants connaissent un sentiment de mission impossible et de perte de sens : ils n’arrivent pas, pour la plupart, à réaliser ce qui est exigé. On leur demande d’assumer une responsabilité trop forte face à la pandémie. Ils doivent endosser les incohérences d’une société dont les travers sont accentués par la crise que nous connaissons. C’est là une souffrance sournoise, mais dont l’impact, en termes de santé mentale, sera considérable. La dépression est là, palpable, comme l’anxiété, le repli sur soi, le découragement. Nos services d’accompagnement psychologique sont frappés par l’augmentation considérable des demandes de prise en charge en urgence. C’est très inquiétant.

Des chercheurs ont analysé l’effet des contraintes sanitaires sur l’éloignement social des individus. Cette solitude est dramatique. Privés de contacts sociaux, les étudiants ne peuvent plus expérimenter ce qu’ils sont, à savoir des adultes en construction. De surcroît, les jeunes sont cruellement inégaux devant la crise présente : en termes d’accès au numérique, de ressources matérielles, de ressources psychologiques. Frappés par la crise, certains se retrouvent en situation de précarité, après avoir perdu leur job : de plus en plus nombreux, ils frappent à la porte du service social étudiant, des CPAS, voire des secours alimentaires.

Nous, leurs aînés, qui portons notre part de responsabilité dans l’état du monde, nous nous sommes permis de les pointer du doigt, de les accuser d’avoir minimisé le danger et d’avoir contribué à propager le virus. Nous nous croyons autorisés de les stigmatiser pour avoir tenté de vivre un peu leur jeunesse alors qu’en même temps, nous bravons aussi certaines interdictions ou rentrons de vacances sans respecter la quarantaine. Nous osons relativiser le désarroi de nos enfants, en leur opposant les horreurs vécues par d’autres, ailleurs, avant. Mais un traumatisme n’est jamais vécu relativement ni rationnellement ; il s’inscrit au plus profond de nous et laisse des traces durables, sinon indélébiles.

Des palliatifs

Les jeunes ont largement contribué à l’effort collectif pour protéger les plus fragiles. Ils le payent en termes de renoncement à un temps de leur jeunesse ; ils continueront à le payer dans les années prochaines, car cette crise ne fait que commencer. Bien sûr, certains ont des comportements inadaptés ; des adultes aussi. La sévérité doit être la même, voire plus grande à l’encontre de celles et ceux qui sont supposés donner l’exemple. Comme enseignants, nous devons trouver le juste équilibre entre bienveillance et rigueur, entre compréhension et respect du contrat éducatif, alors que l’enseignement virtuel ne correspond en rien à nos standards de qualité, et que nous assistons impuissants à la dégradation de la valeur des apprentissages et de l’assimilation des matières enseignées – car en matière d’enseignement à distance, il n’y a pas d’innovation, simplement des palliatifs.

On sait ce que « palliatif » signifie lorsque le terme s’applique à des malades ; notre société est malade, mais nos enfants doivent être protégés de cette maladie-là. On parle beaucoup de dette dans notre société où tout s’est financiarisé, et on en parlera plus encore dans les mois et les années à venir ; mais qui mesurera la dette que nous sommes en train de contracter envers notre jeunesse, qui s’ajoute au total des engagements que nous n’aurons pas tenus ?

Tous les efforts que nous devons mettre en place et financer – la revalorisation de l’enseignement, la culture, les soins de santé et l’ensemble des services publics, la lutte contre les fossés socio-économiques qui se multiplient et s’approfondissent – doivent avoir un horizon commun : notre jeunesse. Notre génération repue et prédatrice n’a plus le droit à cette gestion à court terme : elle nous a peut-être enrichis, mais elle a appauvri l’avenir. Elle l’a mis en péril. Écoutez Bob Dylan qui, en 2013, à l’âge de 74 ans, chante devant le président Obama « The Times They are a-Changin’ » : il est temps d’ajouter un couplet à cet appel à rester dans la course du temps ou de laisser plutôt la place aux plus jeunes. Nous n’avons plus le droit, ni de faire obstacle, ni de déserter.

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