La chronique Carta Academica: «Comprendre les paniques morales autour des technologies numériques»

Séverine Erhel.
Séverine Erhel.

En février 2020, la presse, en France comme en Belgique, a largement relayé une étude du Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire (BEH) sur les liens entre exposition aux écrans et apparition de troubles du langage primaire chez les enfants (simple retard de langage jusqu’à troubles neuro-développementaux du langage tels que la dysphasie). Voici les résultats mis en avant dans les médias : l’exposition des enfants aux écrans le matin avant l’école, associée au fait de discuter rarement ou jamais du contenu de ces écrans avec leurs parents, les rend six fois plus à risque de développer des troubles primaires du langage. Mais les journalistes ont éludé d’autres résultats : la durée d’exposition aux écrans, l’accès à une console, l’accès à un smartphone ou encore la TV dans l’après-midi ne sont nullement associés aux troubles du langage. En définitive, n’ont été retenues comme étant associées à des troubles primaires du langage que deux variables sur les 21 effectivement testées. Même si certains journalistes ont pris cette étude avec précaution, beaucoup se sont engouffrés dans une simplification « Si vous voulez épargner à vos enfants des troubles du langage, bannissez les écrans le matin avant l’école » (RTL- Info) ou encore « Écrans : l’exposition des jeunes enfants favorise les troubles du langage » (Le Point).

Un panorama moins inquiétant

En mars 2020, la chercheuse en psychologie du développement Sheri Madigan propose une analyse regroupant plusieurs études sur ce sujet mais son impact a été beaucoup plus discret. Que dit-elle exactement ? Elle vient apporter des nuances sur les effets des écrans sur le langage en montrant qu’une grande quantité d’exposition aux écrans (durée d’exposition et usage de télévision en fond sonore) est associée négativement aux compétences langagières alors qu’une meilleure qualité d’exposition (utilisation de programmes éducatifs et l’accompagnement parental face à l’écran) est associée positivement aux compétences langagières des enfants. C’est un travail correspondant à un haut niveau de preuve en Science mais il est sorti dans l’indifférence la plus totale : une « seule » étude sensationnaliste a fait plus de bruit qu’une méta-analyse c’est-à-dire plusieurs études proposant une conclusion bien plus nuancée. Malheureusement, il ne s’agit pas d’un emballement médiatique isolé sur la question des effets du numérique. Au cours de ces derniers mois, des « lanceurs d’alertes » ont sorti des livres pour dénoncer le « crétinisme digital » ou « l’apocalypse cognitive » liée à l’utilisation du numérique ; des pétitions ont vu le jour pour exclure le numérique des écoles, des recherches sur les dispositifs numériques de remédiation scolaire ont été interrompues en raison de craintes des directeurs d’école et des parents d’élèves ; des parents se sont inquiétés, allant même jusqu’à priver leurs enfants d’un accès au numérique.

Le cycle infernal de la panique morale

Tout cela relève de ce qu’on appelle une panique morale. Pour le sociologue Stanley Cohen, la panique morale est « l’émergence d’un sentiment de peur qui se diffuse à travers plusieurs personnes qui redoutent des menaces graves sur le bien-être de notre société ». Alors évidemment, en tant que parents, professionnels de la santé, acteurs du monde éducatif, il est normal et légitime de se poser des questions sur les effets des technologies numériques. Cela rejoint aussi certaines préoccupations des chercheurs qui tentent de mesurer les effets des technologies sur le fonctionnement cognitif et les comportements des individus. Mais force est de constater que régulièrement, les craintes à l’égard des technologies se cristallisent sous la forme d’une panique morale. Cette panique est largement nourrie par des experts médiatiques et certains médias pour satisfaire des objectifs sensationnalistes. Cet emballement médiatique pose un certain nombre de problèmes : il empêche de débattre sereinement des effets des technologies dans notre société ce qui conduit à des attitudes polarisées où l’idée est de rejeter les technologies avec comme argument « c’était mieux avant », il pousse à une forme de catastrophisme qui empêche d’envisager aussi les bénéfices que l’on peut tirer de ces dernières et enfin, il ne laisse pas le temps à la recherche de fournir des preuves concrètes pour les interventions publiques d’informations.

Comme le dit très bien la chercheuse anglaise en psychologie des médias Amy Orben, les craintes à l’égard des technologies numériques apparaissent de manière cyclique. Elles reviennent inexorablement pour se cristalliser en panique morale puis elles s’éteignent jusqu’au cycle suivant.

La peur des flippers

Que se passe-t-il exactement ? Pour comprendre le cycle des paniques morales concernant les technologies du numérique, replongeons-nous dans une autre panique morale plus ancienne : celle des flippers. Tout commence aux États-Unis en 1931, une nouvelle machine électromécanique à monnayeur apparaît : le flipper. Le but est simple, marquer le plus de points sur un plateau avec une bille métallique et tenir le plus longtemps possible sans perdre la bille. Moins de 5 ans après la création du flipper, une panique morale s’installe en reliant, dans les représentations collectives, cette innovation technologique à des changements sociétaux affectant la population : le flipper est responsable de l’oisiveté et de la dépravation morale des jeunes. Cette panique morale va ensuite être récupérée par certains représentants politiques qui vont l’encourager pour satisfaire des objectifs électoraux. Dans ce cas précis, les flippers vont être bannis par le maire de Washington dès 1936. En 1942, Fiorello LaGuardia, maire de New York, avance que les flippers sont des machines du diable qui corrompent les jeunes gens. Il va donc se livrer à une mise en scène devant un parterre de journalistes en détruisant à la masse des flippers confisqués dans la ville. À la suite de cette récupération, les politiques vont s’employer à externaliser la recherche de solutions aux scientifiques. Des recherches vont donc être menées sur le flipper. Mais, comme à l’accoutumée, ces recherches vont manquer de bases théoriques, vont prendre du temps et ne permettront pas de résoudre les problèmes sociétaux (tels que la délinquance, le chômage ou décrochage scolaire…) supposément causés par ces technologies.

Le cycle de la peur

On peut résumer ce cycle des craintes qui s’applique autant aux technologies numériques, qu’aux flippers de la façon suivante :

1. Apparition d’une technologie

2. Panique morale

3. Récupération politique et sous-traitance du problème aux scientifiques

4. Recherches scientifiques menées sur des bases théoriques faibles

5. Nouvelle panique morale.

Et il se déroule systématiquement de la même manière et ne permet jamais de fournir des preuves concrètes permettant d’alimenter des interventions publiques. Ces preuves, à leur tour ne peuvent pas être utilisées pour freiner les paniques morales ultérieures.

L’importance du journalisme scientifique

Mais comment enrayer le cycle de panique morale basé sur la peur des technologies ? Selon Amy Orben, des solutions sont possibles pour briser ce cycle. Du point de vue des chercheurs, il s’agit de travailler sur un meilleur ancrage théorique dans les études et d’améliorer la qualité de la recherche. Néanmoins, la panique morale émerge dans un écosystème. Au-delà de l’éducation aux médias, qui est évidemment une nécessité, il semble important de faciliter l’accès à une information scientifique fiable en généralisant par exemple l’intégration des journalistes scientifiques au sein des rédactions. Les journalistes scientifiques peuvent jouer un rôle clé pour enrayer les paniques morales liées aux technologies numériques en proposant un traitement mesuré et pertinent des travaux scientifiques. Il ne s’agirait pas de recruter des journalistes spécialisés dans le domaine des technologies ou des usages des technologies mais des journalistes formés à la méthode scientifique sachant distinguer les niveaux de preuves scientifiques dans toutes les disciplines, juger de la qualité d’une publication scientifique, reconnaître un expert scientifique sur un sujet précis et plus globalement comprendre les spécificités des contributions de certaines disciplines sur un thème donné.

Cette intégration des journalistes scientifiques implique également de revaloriser les thématiques scientifiques au sein des rédactions. Une large diffusion des connaissances actuelles sur les effets du numérique peut aider les individus à mieux gérer leurs rapports à ce dernier et probablement à mieux se prémunir de ses facettes les plus problématiques.

Pour mettre en place tout cela, il est aussi primordial de s’appuyer sur la presse spécialisée indépendante et de qualité. Il faut donc nécessairement la protéger des groupes médias prédateurs qui monétisent les audiences en postant des contenus sensationnalistes (l’exemple récent du rachat de la revue Science et Vie par le groupe Real World illustre parfaitement cette nécessité).

Sans naïveté aucune, on peut convenir que la période est très difficile pour la presse tant généraliste que spécialisée. La concurrence est rude à la fois entre les journaux, mais aussi avec d’autres médias du web, ce qui impose des contraintes budgétaires fortes et des conditions d’emploi difficiles. Néanmoins, les rédactions ont un rôle majeur à jouer dans la transmission du savoir concernant les effets des technologies numériques. Il est important qu’elles soient soutenues dans la diffusion de ces travaux, qu’elles obtiennent des moyens financiers voire réglementaires pour leur permettre d’assurer sereinement ce rôle. Ce soutien pourrait venir des gouvernements qui s’inscrivent déjà dans une lutte contre la désinformation.

Au-delà des écrans

Aujourd’hui, il existe de réels enjeux concernant la diffusion d’informations scientifiques au public, des enjeux en termes de santé publique mais aussi en termes politiques comme nous avons pu le voir plus haut. On le voit sur les technologies numériques mais ce qui vient d’être décrit ici peut être aussi généralisé à une vaste gamme de sujets scientifiques suscitant de la défiance comme l’utilisation du glyphosate, les OGM et plus récemment, la 5G, l’hydroxychloroquine et les vaccins ARN messagers contre le Covid-19. Il est nécessaire que l’on brise ces cycles des paniques morales en donnant une information scientifique de qualité au public ce qui lui permettra de se forger une opinion et de faire ses choix de manière éclairée.

Les chroniques de *Carta Academica sont accessibles gratuitement sur notre site.

Références :

–  Étude du BEH.

– Orben, A. (2020). The Sisyphean Cycle of Technology Panics. Perspectives on Psychological Science, 1745691620919372. doi : 10.1177/1745691620919372.

– Tribune Le monde du 15 décembre 2020 : « Parce que l’information n’est pas un contenu comme les autres, sauvons « Science & Vie » ! »

– Ogien, R. (2004). La panique morale (Grasset Ed.). Paris.

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