Carte blanche: «Le numérique n’est pas une fin en soi pour la relance»

Carte blanche: «Le numérique n’est pas une fin en soi pour la relance»
S. Piraux

Dans sa note de politique générale, le secrétaire d’État pour la Relance et les Investissements stratégiques Thomas Dermine stipulait que le plan de relance économique post-Covid en cours de discussion « constitue une opportunité de “reconstruire en mieux” pour s’assurer d’une société à la fois prospère (…) mais aussi inclusive, numérique et durable ; en bref, une Belgique meilleure. » Le numérique nous emmènerait-il dès lors forcément vers un monde meilleur ? Numériser notre société toujours plus serait-il devenu un objectif prioritaire pour notre société ? Au même titre que d’assurer une société prospère et plus égalitaire ou de garder une planète viable pour nos enfants (et nous-mêmes) ?

Ce raccourci est préoccupant. Il ne s’agit évidemment pas de minimiser les services que les applications numériques nous rendent pour communiquer en cette période de confinement. Nous savons également que certaines applications sont très utiles voire nécessaires pour diminuer notre empreinte environnementale tout en gardant un confort matériel important. Mais, il ne faudrait surtout pas oublier que la numérisation n’est qu’un outil pour y arriver et non l’objectif indispensable de nos politiques. Pour reprendre les mots d’Eric Vidalenc, chercheur à l’ADEME en France : « Il faut remettre le numérique à sa place en lui imposant, comme au reste, des limites et en le mettant au service de la transition énergétique et écologique » (1).

Un impact écologique négatif toujours croissant

La « révolution numérique » en cours depuis une vingtaine d’années joue aussi un rôle important dans la dégradation de notre planète. Il y a d’abord la production des objets connectés qui sont extrêmement gourmands en ressources et en énergie. Pour extraire les minerais de chaque GSM (coltan, terre rares, lithium...), il faut excaver des tonnes de terre, faire travailler les ouvriers, parfois des enfants dans des conditions déplorables, évidemment loin des yeux des consommateurs. Il y a ensuite la consommation frénétique d’électricité pour les serveurs, PC, GSM, antennes, … En 2019, près de 4 % des émissions carbonées mondiales étaient dues à la production et à l’utilisation du système numérique (2), soit la même empreinte que celles de l’Allemagne, la France et l’Espagne réunies. Cette part pourrait doubler d’ici 2025 pour atteindre 8 % du total, de l’ordre des émissions des voitures et deux-roues actuellement. A cela il faut rajouter les émissions liées aux appareils, qui représentent d’après plusieurs études 50% à 75% de l’impact total !

Un nécessaire débat sur la 5G

Nous ne pouvons plus faire l’économie d’un débat sur le numérique. Nous devons questionner l’explosion des usages numériques et des objets connectés.

C’est précisément pour cela que le débat sur la 5G est crucial et nécessaire. Car le déploiement d’un réseau 5G vise précisément à multiplier de façon exponentielle nos consommations d’objets connectés (en disséminant des objets reliés sur tout le territoire) et de datas (en augmentant le débit partout sur le territoire). La 5G est donc un « hyper accélérateur » pour le numérique et donc aussi pour ses impacts. Son déploiement, par sa taille et son coût est un moment pivot dans le développement du numérique et nous impose donc un choix et une réflexion : continuerons-nous vers un développement du « toujours plus » que nous savons mortifère pour la planète (et les hommes) ou irons-nous vers un développement du numérique harmonisé avec nos besoins réels, mis au service du développement d’une société juste et durable ?

Il y a une urgence à mener ce débat car la Belgique discute actuellement de son plan de relance/redéploiement post-Covid : des milliards d’euros d’argent public sont sur la table. A ce stade des discussions, il semble clair que nos gouvernements envisagent de délier les cordons de la bourse publique pour accélérer le déploiement de la 5G. Et déjà, l’Union européenne étudie l’arrivée prochaine de la 6G.

Etablir les priorités

A la suite de nombreux auteurs (3), les signataires de cette carte blanche appellent les autorités à remettre le numérique à sa juste place dans l’ordre des priorités. Plutôt que d’en faire globalement un objectif prioritaire de la relance, il faut évaluer dans quelle mesure les applications numériques servent effectivement à atteindre les vrais objectifs de prospérité que sont l’amélioration de notre système de santé, la lutte contre la précarité et la réduction de notre impact environnemental, et ce, en considérant les impacts de la manière la plus globale possible. Concrètement, nous demandons aux entités belges que toute politique numérique soit conditionnée au respect de cinq principes rationnels pour évaluer les décisions d’investissements, à savoir :

1. Fondement scientifique (Evidence-based policy) : aucun déploiement technologique à grande échelle sans qu’une analyse d’impact n’ait été réalisée par une équipe scientifique internationale et indépendante ;

2. Personne n’est laissé pour compte (No one left behind), principe issu du Green Deal européen) : tout investissement numérique devra réduire la fracture numérique et non l’augmenter ;

3. Aucun investissement ne pourra impacter négativement l’environnement, le climat, la consommation d’énergie et la pollution (4) (Do no harm, principe issu du Green Deal européen) : la charge de la preuve s’inverse et tout nouvel investissement devra démontrer son innocuité écologique et sociale ;

4. Coût d’opportunité et valeur nette actualisée (Opportunity cost and net present value) : évaluation d’une part, du coût d’opportunité du moindre euro d’argent public investi, en comparaison avec les options d’investissement alternatives et d’autre part de la valeur actuelle nette des projets d’investissement ;

5. Pas de réduction du capital des générations futures (No net decrease in capital for future generations) : toute augmentation de la dette publique et tout investissement public doit préserver et augmenter le stock de capital net pour les générations futures (capital humain comme la santé publique, capital physique comme l’infrastructure et les équipements, capital naturel comme les écosystèmes locaux et mondiaux, etc.)

Le numérique au service du monde d’après

En pratique, nous rejoignons clairement la demande faite en France par le Haut Conseil pour le Climat d’« évaluer les impacts économiques, financiers, sociaux, sanitaires et environnementaux (dont l’empreinte matières) des nouvelles technologies avant de décider des mesures accompagnant leur déploiement » a fortiori quand cela se passe avec de l’argent public (5).

La révolution numérique est une réalité. Il ne s’agit pas d’y mettre fin mais de la mettre au service d’un monde d’après juste et durable que nous appelons de nos vœux !

(1)  Pour une écologie numérique, Les petits matins, 2019 ; p.123.

(2) « Déployer la sobriété numérique », The Shift Project, oct 2020 ; et « Déploiement de la 5G en France : Quel impact sur la consommation d’énergie et l’empreinte Carbone ? », CITIZING pour le Haut Conseil pour le Climat, Déc. 2020.

(3) Aurélien Barrau, Frédéric Bordage, Eric Vidalenc, Georges Monbiot, Gael Giraud, etc.

(4) La logique économique classique implique d’examiner l’effet net et donc de permettre les investissements dont le coût-bénéfice sociétal est positif. Néanmoins, dans de nombreux cas où les capitaux ne sont pas substituables (forêt primaire, orang-outan, écosystème remarquable), l’écologie scientifique indique qu’aucune compensation n’est possible ou souhaitable. Dès lors, même l’effet brut de ce type d’investissement ne pourra être négatif pour la société.

(5) Cfr avis du Haut Conseil français pour le Climat « Maîtriser l’impact carbone de la 5G ».

*Les signataires de cette carte blanche le sont à titre individuel. Leurs institutions sont mentionnées à titre indicatif et ne les engagent pas : La Coalition KAYA des 200 entreprises de la transition écologique, initiatrice du Plan SOPHIA – plan de transition pour une relance durable post-covid 19 ; Réseau Ecopreneur Belgique ; Prof Philippe Baret, UCLouvain ; Anne Billen ; Prof Philippe Bourdeau, ULB ; Prof Thierry Bréchet, UCLouvain ; Dr Gauthier Chapelle ; Dr Frédéric Chomé, Fondateur Factor X – Usitoo ; Dr Eric Corijn, VUB ; Pierre Courbe, Inter-Environnement Wallonie ; Gaëtan Dartevelle, ULB Solvay ; Xavier de Béthune, UCLouvain Santé Publique ; Etienne de Callataÿ, Orcadia Asset Management ; Geert Degrande, Re-story ; Prof Olivier De Schutter, UCLouvain ; Prof William D’Hoore, UCLouvain Santé Publique ; Dr Paul de Munck, Présient Groupement Belge des Omnipraticiens ; Antoine Geerinckx, CO2 Logic ; Prof François Gemenne, Sces Po Paris ; Prof émérite Michel Gevers, UCLouvain ; Thibaut Georgin, Ecopreneurs-Belgium ; Thibault Gourlez de la Motte, Bruxelles Environnement ; Prof Luc Hens, VUB ; Dr Ilios Kotsou, ULB ; Prof Marc Labie ; Prof Yvan Larondelle, UCLouvain ; András László, CEO GlobalVisionSharing ; Marc Lemaire, Fondateur Groupe One – EcoRes ; Elke Leyman, Re-story ; Laurent Lievens, UCLouvain ; Prof Cathy Macharis, VUB ; Sylvie Meekers, DG Inter-Environnement Wallonie ; Roland Moreau, Ex-DG SPF Environnement et Club de Rome ; Emmanuel Mossay, UCLouvain ; Mathieu Noirhomme, Expert Santé Publique ; Dr Thomas Orban, Président Société Scientifique de Médecine Générale ; Dr Pierre Ozer, ULiège ; Dr Elisabeth Paul, ULB ; Alain Peeters, Secrétaire général d’Agroecology Europe, ex-professeur UCLouvain ; Nicolas Pettiaux, EduCode Prof Andrea Rea, ULB ; Magali Ronsmans, Consultante en Communication (Groupe One – EcoRes) ; Dr Christophe Sempels ; Prof Olivier Servais, UCLouvain ; Prof Benoît Timmermans, ULB – FNRS ; Vincent Truyens, UMons ; Dr Maye Vandebussche ; Eddy Van Hemelrijck, CEO MAROR ; Prof Dan Van Raemdonck, ULB et VUB ; Pascal Vermeulen, Climact ; Olivier Vergeynst, Institute for Sustainable IT ; Mischa Verheijden, Re-story ; Prof Grégoire Wallenborn, ULB ; Prof Edwin Zaccai, ULB-IGEAT

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches