Carte blanche: «Face à une jeunesse en souffrance, agissons avant qu’il ne soit trop tard»

Carte blanche: «Face à une jeunesse en souffrance, agissons avant qu’il ne soit trop tard»
L'EST REPUBLICAIN/MAXPPP

En tant que pédopsychiatres, nous voyons arriver ces dernières semaines à nos consultations, dans les services d’hospitalisation et aux urgences un nombre de jeunes en grande détresse bien plus important que ce que nous n’avons jamais connu. De plus, les tableaux cliniques sont plus sévères et plus inquiétants également. Nous rencontrons entre autres des jeunes qui cessent de s’alimenter et de s’hydrater du jour au lendemain, sans chercher à maigrir, ni à mourir pour autant. Eux-mêmes ne savent expliquer ce qui les emporte : ils perdent le goût à la vie et nous laissent en tant que parents, adultes et professionnels extrêmement démunis et impuissants.

Nous nous sommes inquiétés pour nos aînés, isolés en maison de repos suite aux mesures sanitaires pour les protéger du Coronavirus qui les décimaient. Très vite, il a fallu choisir entre le risque potentiellement mortel de la contamination et le risque plus délétère encore du syndrome de glissement. Aujourd’hui, suite à l’isolement et à l’absence de perspective auquel nous les avons contraints, ce sont nos jeunes qui se laissent mourir, ou qui se donnent activement la mort. Ce n’est pas le Coronavirus qui les tue, mais bien les mesures dont ils font l’objet depuis trop longtemps.

Un devoir de solidarité avec la jeunesse

Nous avons le sentiment de voir arriver la vague du tsunami, c’est une catastrophe qui s’annonce sur le plan de la santé mentale et qui frappe nombre de nos enfants. Il est urgent, en tant qu’adultes, de nous montrer capables de nous mobiliser et de nous montrer créatifs et solidaires de notre jeunesse. Trop longtemps, une parole de reconnaissance et de soutien a manqué. Les jeunes ont fait l’objet d’un discours stigmatisant. Ils ont été accusés d’être les vecteurs de la contamination, ils ont fait l’objet de jalousie quand les écoles ont été maintenues ouvertes. Pourtant, la très grande majorité d’entre eux ont appliqué les règles sanitaires avec rigueur et dévouement, pour protéger leurs aînés, alors qu’eux-mêmes sont peu à risque face au Covid-19.

Un étouffement social

Bien que les variants anglais, sud-américain, brésilien et à venir nous inquiètent à juste titre, nous pouvons, en tant qu’adultes, nous soutenir de l’espoir qu’apporte le vaccin. Vaccin dont les moins de 16 ans, voire de 18 ans, ne bénéficieront pas. Il ne leur sauvera pas la vie. Il est essentiel de leur offrir une autre priorité salvatrice : le déconfinement de la jeunesse. Il est urgent de leur offrir une réponse concrète et rapide à leur besoin vital de socialisation. Le maintien du présentiel dans les écoles ne suffira pas à répondre à ce besoin essentiel. D’autant plus que seul le travail scolaire, avec ce qu’il comporte d’anxiogène, leur est proposé actuellement dans les établissements scolaires et universitaires. La vie sociale en a été éliminée. Les adolescents et les jeunes ont besoin de se retrouver pour partager ensemble ce qui les anime : leurs passions, leurs rêves, leurs frustrations, leurs angoisses. C’est entre eux que la plupart dépassent psychiquement et en groupe les expériences de vie qui les mettent à mal. Les priver de socialisation, d’activités parascolaires, d’espace de choix ou de rêve, et les contraindre uniquement à l’apprentissage obligatoire comme seule soupape d’oxygène ne peut à terme que les étouffer. Et nous arrivons au terme, maintenant.

Les services pédopsychiatriques saturés

Il est urgent que nous nous montrions maintenant solidaires face à la détresse de nos plus jeunes. Il est urgent de réagir, intelligemment, dans la bienveillance, la créativité, et l’engagement de toute une société. Le monde de la santé mentale et des professionnels de l’aide à l’enfance et à l’adolescence ne suffira pas à contenir cette déferlante. Tout comme les hôpitaux ont dû faire face à l’afflux des patients Covid et leur donner priorité, tout comme la société a dû se mobiliser pour ne pas saturer les services hospitaliers malgré leur très importante mobilisation, il s’agit maintenant, en urgence, d’organiser la prise en charge des jeunes qui ne tiennent plus, et aménager des mesures préventives radicales pour tous les autres. Les services pédopsychiatriques hospitaliers sont saturés. Les jeunes en attente d’admission à l’hôpital sont deux fois plus nombreux aujourd’hui que le nombre de places disponibles, place déjà occupées. La prise ne charge d’un adolescent ou d’un jeune en grande souffrance psychique nécessite également du temps : plusieurs semaines de soins sont souvent nécessaires avant de pouvoir organiser la reprise d’une vie qui ne les mette pas en danger. Le temps psychique est lent, les services hospitaliers pédopsychiatrique sont l’équivalent des soins intensifs par temps de Covid : peu de places disponibles, temps de prise en charge prolongé, nécessité d’un personnel extrêmement spécialisé et donc rare, il est impossible de multiplier ces disponibilités. Ces places sont précieuses, il s’agit de les privilégier pour les situations d’exception.

Aucune issue de secours

Les familles également sont saturées, elles ne pourront seules prendre le relais du manque de places hospitalières. Le confinement, qui a contraint les familles au huis clos, a été parfois, et même souvent, extrêmement nocif pour les relations intrafamiliales. Les services sociaux ont été rapidement confrontés à l’explosion des situations de violence ou conjugale. Les enfants et adolescents n’ont pas été épargnés. De manière plus générale, les tensions familiales sont telles qu’une solution d’hébergement alternative doit pouvoir être proposée rapidement et fait partie de l’arsenal des outils d’intervention auprès des jeunes en souffrance. Malheureusement, les solutions d’hébergement pour les jeunes sont largement insuffisantes depuis des années en Belgique. Cette situation a déjà été dénoncée sans trouver d’écho auprès des instances politiques responsables. Le besoin en est démultiplié aujourd’hui et participe également à l’engorgement dramatique des services sociaux et hospitaliers.

Rouvrir les espaces d’activités et de parole

Pourtant, nos meilleurs outils de soutien aux jeunes restent les jeunes eux-mêmes. Si les adultes veillent à la qualité des interactions au sein d’un groupe constitué de jeunes, ce groupe devient un outil thérapeutique extrêmement performant. Mais il ne suffit pas de réunir des adolescents ou des jeunes qui ne se sont pas choisis et de les laisser se débrouiller entre eux, car comme dans tout groupe humain, les dérives sont alors fréquentes, telles que dynamique de bouc émissaire, rejet, moqueries, stigmatisation, harcèlement. Ce sont ces phénomènes qui se rencontrent au sein des écoles, où les groupes classe une fois constitués, les relations entre les jeunes ne sont pas accompagnées par les adultes pourtant présents. Des outils ont été développés pour prévenir ces risques, tels que ceux développés par Bruno Humbeeck dans le cadre de la prévention du harcèlement en milieu scolaire.

Il est actuellement essentiel de rouvrir aux jeunes des espaces d’activité, de rencontre et de parole pourvus des outils d’intervention et de prévention tels qu’ils existent déjà.

Il est urgent de laisser les jeunes reprendre leurs activités sportives, culturelles, ludiques, sociales.

Il est urgent de développer des espaces de parole au sein de tous les établissements d’enseignement, lieux de rencontre de tous nos adolescents et jeunes. Il est urgent que ces lieux prennent en charge, avec l’aide de professionnels de la santé mentale, les fonctions de détection et de prévention de la souffrance psychique. Les PMS ne suffiront pas à la tâche, les effectifs doivent être renforcés et les professeurs associés à ce travail. Les apprentissages et les programmes scolaires doivent être revus. Il n’est pas possible de maintenir les programmes tels qu’ils ont été conçus dans une situation de confinement qui s’éternise. Le décrochage scolaire se généralise. La priorité n’est plus la réussite scolaire mais le maintien du lien avec l’école.

Il est urgent de créer des lieux d’hébergement en dehors du milieu familial lorsque celui-ci est débordé, qui permettent d’accueillir très rapidement un jeune en souffrance.

Pour faire face à ce défi d’envergure, les moyens humains, les lieux, les outils existent : il y a pléthore de psychologues en Belgique, les locaux qui accueillaient les colonies de vacances sont vides depuis des mois, les artistes riches de techniques d’animation de groupes sont sans emploi depuis longtemps.

Il ne reste plus qu’une volonté politique pour mettre ces moyens à disposition et organiser leur déploiement dès demain.

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