Carte blanche: GameStop, ou les petits investisseurs à l’assaut du ciel?

Carte blanche: GameStop, ou les petits investisseurs à l’assaut du ciel?
Photonews

Vous avez sans doute vu passer la nouvelle : un groupe de boursicoteurs fait la nique aux géants de Wall Street. Bref rappel des faits : 1. Des fonds spéculatifs parient à la baisse sur certaines actions, dont Gamestop, une chaîne de distribution de jeux vidéo en faillite. 2. Des petits investisseurs s’organisent sur internet pour faire monter le cours de l’action. Le but est de lutter contre les fonds spéculatifs en les obligeant à racheter leurs positions. 3. Le cours monte, gagnant 1.700 % depuis le début de l’année. Découvrant stupéfaits que les petites gens peuvent spéculer aussi bien qu’eux, certains fonds perdent des milliards de dollars dans l’affaire. 4. L’appli de trading Robinhood interdit momentanément d’acheter des actions Gamestop, faisant chuter le cours de près de 60 %. Les réactions politiques affluent et, d’AOC au fils de Donald Trump, beaucoup défendent le droit des petits actionnaires face aux géants de Wall Street. Accusé de s’être allié avec le chérif, Robinhood ré-autorise le trading sur Gamestop, dont les actions sont depuis reparties à la hausse.

L’histoire a tout pour plaire. Un David contre Goliath à l’heure de la finance. Et puis une morale : la spéculation prise à son propre jeu, celui de l’absurde. Au-delà de son aspect rocambolesque, il est utile d’interroger ce que cette histoire nous dit de plus sur l’état actuel du capitalisme et sur les rapports de force qui le traversent.

Un excès de liquidités en bourse

L’une des causes de cette guerre entre boursicoteurs et géants de Wall Street est à trouver dans la crise du Covid-19. Pour relancer l’économie, le gouvernement américain octroie des stimulus checks à ses citoyens. Censés doper la consommation, une partie de ces chèques finit sur les plateformes de trading. Le confinement voit en effet l’avènement de nouvelles applis promettant de démocratiser l’accès à la finance (comme Robinhood, où la moyenne d’âge des utilisateurs est de 27 ans). Les frais y sont nuls et tout le monde peut y avoir accès. Fini les intermédiaires, une nuée de quidams se retrouvent à investir et gérer eux-mêmes leurs portefeuilles d’action. La bourse voit affluer un excès de liquidité qui alimente des cours toujours plus volatiles.

Surtout, cela crée les conditions matérielles d’un nouveau rapport de force. Celui-ci s’épanouit sur le forum wallstreetbets du réseau social reddit. On y accuse les fonds spéculatifs d’être sans pitié et, en pariant vers le bas sur les actions, d’avoir ruiné des centaines d’entreprises cherchant à s’en sortir.

Une bulle spéculative alimentée par la colère

L’imaginaire de la crise financière continue d’y résonner, ravivant le sentiment que les coupables n’ont jamais vraiment payé. Une vidéo parodiant le joker et circulant sur le forum, exprime : « Voilà ce qui arrive quand une génération ayant grandi dans une récession sans fin tombe sur une appli qui permet de parier en bourse, dans l’espoir de ne plus jamais avoir à se soucier de payer son loyer. » Cette même vidéo compare la précarité de la génération des millenials face à celle des boomers, nés après la Seconde Guerre mondiale et ayant pu fonder une famille, acheter une maison et une voiture grâce à un travail salarié garanti à vie. Ce qui fait dire à un journaliste de Bloomberg que l’on est face à une bulle spéculative inédite, alimentée avant tout par la rage.

La finance devient ainsi un lieu éminemment politique, où les jeunes générations expriment leur malaise… et fondent leurs espoirs d’ascension économique. Face à un capitalisme qui ne les intègre plus qu’à base de bullshit jobs mal rémunérés, l’apparente démocratisation de la finance démocratise en même temps le rêve de capitalisation des jeunes Américains. Ce rêve trouve un riche terreau dans la précarisation du travail et les espoirs fissurés d’une société du plein-emploi. Les stimulus checks et les nouvelles applis de trading ne sont que l’étincelle qui a allumé la mèche.

Militantisme digital à grande échelle

Assiste-t-on pour autant à un nouvel art de la résistance ? À une nouvelle économie morale défendant une répartition des richesses plus juste et équitable ?

S’il est difficile pour l’heure d’appréhender les motivations de ses usagers, le forum wallstreetbets apparaît comme un lieu plein de contradictions. D’un côté, certains comparent cet événement à un nouveau Occupy Wall Street. Il est vrai que là où les traders prenaient des photos amusées des manifestants en 2011, ils ont cette fois été touchés en plein dans leur portefeuille. Vu son efficacité, ce sabotage de l’intérieur créera certainement un précédent dans la lutte contre la haute finance. Sur les forums, c’est une narrative de combat qui prédomine et, entre hashtags et memes, les usagers se renvoient des « hold, tenez bon ! » Reprenant la phrase du joker (décidément un personnage important pour ces millenials), ils affirment que l’important n’est pas l’argent mais de marquer le coup. Si le militantisme digital avait jusqu’ici plutôt fait la part belle à la figure solitaire du hacker, on voit ici un mouvement collectif s’articuler autour de l’achat d’actions boursières. Les actions sur lesquelles ils jettent leur dévolu (Gamestop, Nokia, Blackberry, etc.) sont d’ailleurs toutes des entreprises dépassées, datant des années 2000 et renvoyant dans leur imaginaire à un âge d’or d’avant les excès de la finance (vous avez dit nostalgie ?).

Un étrange bricolage

D’un autre côté, ces forumeurs revendiquent aussi la possibilité pour tous de s’enrichir via le trading. Là où les barons de Wall Street sont vilipendés, certains se réfèrent affectueusement au patron de Tesla comme papa Musk (celui-ci les a d’ailleurs soutenus via un tweet ayant catapulté l’action à +135 %). Loin d’un anti-capitalisme donc ! Il y a à ce titre fort à parier que ce sont les petits qui seront les autres victimes de ces cours extrêmement volatiles. À l’opposé, certains investisseurs en ont profité pour passer de millionnaires à milliardaires (on estime que les trois principaux investisseurs de Gamestop auraient amassé depuis le début de l’année plus de 2 milliards de dollars). Entre expression d’un mal-être socio-économique, appel à une action collective inédite et glorification de figures ultra-capitalistes, c’est un bricolage étrange que réalisent ces forumeurs s’auto-dénommant les dégénérés.

Le capitalisme est en tous les cas en train de vivre une bataille révélatrice de ses transformations. À l’heure où les rapports de force qui le structurent sont de plus en plus influencés par la finance, le conflit se joue désormais aussi sur les plateformes digitales, entre boursicoteurs désabusés et géants de Wall Street.

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