Carte blanche: «Je n’ai pas laissé ma mère mourir seule, car cette décision ne m’a jamais appartenu»

Carte blanche: «Je n’ai pas laissé ma mère mourir seule, car cette décision ne m’a jamais appartenu»
Pierre-Yves Thienpont

La crispation autour de la propagation du virus, des lits d’hôpitaux et du nombre de décès a offert peu de place aux personnes en deuil. Nous sommes aussi les grands oubliés de la crise. Nos responsables politiques ont pris des décisions pour protéger la population, mais celles-ci ont causé des dommages collatéraux qui laisseront une trace indélébile dans la vie de citoyens endeuillés. En volant des moments si précieux avec le proche mourant, l’Etat a infligé une double peine. Comme d’autres, je dois vivre sans ma mère et avec des questions sans réponse : Comment ma mère a-t-elle vécu ses derniers jours seule à l’hôpital ? M’a-t-elle demandé auprès d’elle ? Quel est le dernier visage qu’elle a vu lorsqu’elle a rendu son dernier souffle ? Je n’ai pas laissé ma mère mourir seule car cette décision ne m’a jamais appartenu.

Quel pouvoir spécial a le droit d’empêcher l’accompagnement d’un proche en fin de vie ?

Dès l’entrée du virus sur notre sol, des décisions gouvernementales tombent sans se soucier des futurs isolés qu’elles feront et des potentiels dommages collatéraux qu’elles créeront. Dans l’incompréhension la plus complète et la panique la plus totale, les portes de la maison de soins me sont fermées « jusqu’à nouvel ordre ». Isoler les personnes en maison de repos et de soins tout en autorisant les entrées et venues du personnel soignant sans les préparer n’a été qu’un leurre. Tenu en apnée par des statistiques effroyables, je joue au bon petit soldat, mû par la peur de mourir. J’ai à peine le temps de m’acclimater à ce nouveau non-mode de vie que j’apprends que ma mère est emmenée en soins intensifs. Après un jour d’attente interminable, une infirmière m’informe que ma mère a contracté ce satané virus. A distance de tout, confiné et seul, je me sens impuissant. J’aimerais tant lui apporter mon soutien, mais l’Etat et ses institutions m’en empêchent. Une nouvelle porte close me fait prendre conscience que je suis privé tout autant de ma liberté que de mon libre arbitre. Accompagner un proche en fin de vie est tout aussi essentiel que de protéger les autres.

Privé d’un des moments les plus importants

Comment nos décideurs ont-ils pu laisser mourir des milliers de gens sans leur famille ?

Ma mère dépose les armes en moins de cinq jours. Et je me réveille un vendredi en plein cauchemar avec l’annonce de son dernier souffle. Je n’ai pas même pu être présent pour elle. Ma mère est morte seule, sans moi. Je saisis alors toute l’atrocité de ces décisions gouvernementales qui me privent d’un des moments les plus importants. Contre toute attente, l’hôpital pose un geste fort. Habillé en tenue de cosmonaute, l’infirmière me laisse quelques minutes avec ma mère, son corps éteint. Elle dort si paisiblement. Malgré les interdictions, je lui caresse le front, je me contrefiche d’une possible contamination. Ma mère s’est éteinte le 17 avril 2020, un mois à peine après le début du confinement. Je m’effondre sur le parking de l’hôpital.

Comment un protocole peut-il anéantir le pouvoir symbolique des rites funéraires ?

De nouvelles mesures gouvernementales relatives aux funérailles me malmènent une fois de plus. Un protocole me contraint à endurer une cérémonie à cercueil fermé et à sélectionner les « dix êtres les plus chers » que ma mère aurait aimé avoir auprès d’elle. Le 22 avril 2020, l’enterrement a lieu avec cette marche silencieuse, une blessure de plus infligée par cet Etat déshumanisé m’imposant de passer tête baissée devant cette Eglise si chère aux yeux de ma mère. La « cérémonie express » a lieu à l’entrée du cimetière. Et ce jour-là, sans pouvoir prendre le temps de partager notre peine, nous nous dissipons dans les brumes de la terre humide.

Je fais face au vide laissé par l’absence de ma mère. Le contexte du confinement, la peur d’une contamination et les mesures gouvernementales entravent le soutien nécessaire pendant les premiers mois de deuil. Un livre écrit par le psychiatre français, Christophe Fauré, me permet alors de mieux me comprendre au travers des différentes étapes du deuil. Plus les circonstances du décès sont compliquées, plus l’annonce est inattendue, moins vous accompagnez le parent mourant, moins vous êtes soutenus par votre cercle, plus le deuil sera très difficile à traverser. Et, dans certains cas, il devient alors nécessaire de solliciter l’aide d’un psychologue. Lorsqu’un Etat isole des personnes vulnérables, ne parvient pas à les protéger, interdit les proches de les accompagner dans leurs dernières heures, saccage la valeur symbolique des rites et puis renvoie les endeuillés à leur propre solitude ou confinement, il met à mal leur santé mentale et a l’obligation morale de veiller sur eux.

Comment donner un nouveau sens à la vie ?

Après les jours sombres où la colère, le chagrin et la dépression sont vos invités de choix, quelques faisceaux de lumière laissent entrevoir une voie vers la reconstruction. Se remettre au travail peut aider, mais les visio-conférences offrent moins de sentiment d’appartenance à l’entreprise ou effacent d’un clic la reconnaissance palpable que l’on obtenait sur le lieu de travail. L’absence de vivre – et de faire-ensemble ne facilitent pas la reconstruction au cours du deuil. La densité du tissu social et le soutien de son cercle et/ou de groupes de parole sont aussi de solides facteurs de résilience, neutralisés par l’éclatement en bulles opaques. N’ayant plus la liberté de se reposer sur la résilience du collectif, se faire aider par un spécialiste devient nécessaire pour contextualiser notre vécu et cicatriser les blessures infligées. Même si le monde politique encourage l’appui psychologique, il ne le rend pas totalement financièrement accessible. Bénéficier d’un accompagnement est un luxe inaccessible pour certains.

Préserver la santé mentale

Si l’on se réfère à la définition officielle de l’OMS, la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social. Nos responsables politiques doivent désormais préserver la santé mentale au même titre que la santé physique. Notre gouvernement doit tirer les leçons des diverses failles dans la gestion de la crise sanitaire et offrir de l’apaisement aux personnes qui ont perdu quelqu’un du covid. Les gestes symboliques ne sont plus suffisants. Des mesures concrètes comme un accompagnement digne des personnes en fin de vie lors d’une crise sanitaire, une réponse plus globale au deuil en temps de crise, une totale prise en charge des frais de soutien psychologique liés au trauma, une couverture sociale étendue en cas d’incapacité de travail sont aujourd’hui un simple dû et une réelle main tendue aux endeuillés de la crise.

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