Carte blanche: «Comment l’autoritarisme est revenu en force au Moyen-Orient et fait fureur en Occident»

Carte blanche: «Comment l’autoritarisme est revenu en force au Moyen-Orient et fait fureur en Occident»

L’heure est au bilan pour les fameux « Printemps arabes » si mal nommés. Pire était sûrement la dénomination d’« hivers islamistes » vers lesquels s’étaient orientés un temps certains peuples de la région comme alternative à des années de dictatures. Hélas, qui pourrait être encore optimiste à ce stade ? On pourrait dresser une liste non exhaustive des débâcles subies par les peuples « arabes » dans la région, assoiffés de liberté, de justice, et d’égalité, depuis une décennie et qui sont allés droit dans le mur depuis. Mais n’était-ce pas un peu facile de couper court aussi rapidement à leurs aspirations sous couvert de la lutte contre le terrorisme et de la nécessaire stabilité dans la région pour l’intérêt de tous… et surtout des Occidentaux ?

Pour beaucoup, une raison majeure, voire quasi unique, à la déroute de ce que l’on devrait appeler dorénavant plus justement l’« automne arabe », puisqu’il replonge désormais la région pour des années dans le chaos et le désespoir : l’hypothétique soutien « absolu » et inconditionnel selon lui de l’Occident (donc du Moyen-Orient peu capable de décider par lui-même manifestement) aux courants des frères musulmans et consorts. Le malheur du monde arabe ne reposerait que sur eux, et sur les mauvais choix d’apprentis démocrates. La situation est un peu plus complexe que cela en réalité et il y a fort à parier hélas que le vrai soutien d’un certain nombre d’entre nous à la politique de la stabilité autoritaire, s’étant faite largement au détriment des peuples mis sous cloche, provoque dans les années à venir un nouveau raz-de-marée d’appétence démocratique cette fois-ci encore plus violent et se retournant contre nous. Nous en reparlerons dans moins d’une décennie.

L’encapsulage des aspirations des populations de la région ne pourra durer éternellement. Le choix des peuples de l’islamisme, comme seule alternative viable, structurée à ce moment-là, apportant soutien économique et social quand l’Etat prédateur les oubliait, au moment des « printemps arabes », doit être davantage analysé que jugé, en bons démocrates et porte-étendards de l’idéal démocratique, que nous sommes censés être. Soyons clairs : les islamistes étaient les seuls groupes immuno-résistants, après des décennies de lavage de cerveau autocratique des populations, et étaient devenus un refuge intérieur, puis extérieur en 2010 pour ces dernières. Quoi d’autre ? Qui d’autre ?

Au fond, personne n’a voulu accepter que le processus démocratique s’inscrive dans le temps long, que l’islamisme soit transitionnel, comme le courant révolutionnaire qui le précède d’ailleurs, et se base sur une société civile suffisamment déployée pour le porter et l’installer durablement. Les révolutions peuvent prendre des décennies mais nous ne sommes plus dans le temps long de l’acceptation du changement. Si les révolutions ont marché en Tunisie et en Égypte, c’est parce que la société civile existait déjà, contrairement à bon nombre de pays musulmans où elle n’est qu’un mirage. Depuis, il n’y a plus aucun bénéfice de la révolution au Caire et la Tunisie est dans l’instabilité. Les islamistes étaient une des composantes de cette société civile, pas la seule. Et pourtant, malgré cette force comme en Algérie d’ailleurs, tout est devenu château branlant. Les pays qui avaient zéro société civile se sont tournés vers les barbus. La Tunisie s’en sort mieux, et doit dix ans après conjuguer encore tous les talents politiques, ennahdistes compris, alors que l’Egypte a fait une croix sur la démocratie très rapidement après avoir renversé le régime de Morsi, pourtant élu par le peuple.

Parce que nous avons toujours un avis à donner sur des régions censées ne pas ou plus nous concerner, il y a deux poids deux mesures dans notre acceptation de la démocratie. Et nous sommes prêts à en renier les principes quand notre Orient proche prend de mauvaises directions : oui pour la démocratie sauf quand elle vote mal (entendez, contre nos intérêts). L’Occident préfère dès lors encore soutenir la dictature et les régimes autocratiques qui se sont remis en place petit à petit, un par un, avec le concours clair et net de deux pays qui se rêvent en leadership contre la Turquie et l’Iran : l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis bien sûr. L’Algérie, malgré des semaines et des semaines de manifestations bon enfant, a accouché d’une maigre réforme de la constitution et d’un nouveau président fantôme, qui avec l’armée s’assurera de plaire à Abu Dhabi plus qu’à Doha. La Syrie et la Libye ont basculé dans l’horreur, et pas uniquement à cause des islamistes, mais bien aussi, car certains ont soutenu des régimes militaires et autoritaires, chers à un certain nombre de nos alliés « régionaux », à nouveau l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis, prétextant un risque de chaos supplémentaire. Le nouveau Moyen-Orient dont rêvait Bush, ce sont eux Mohamed Ben Salmane et Mohamed Ben Zayed, les deux princes héritiers sur un tapis volant vers la même direction, qui l’ont mis en pratique : contre-révolutions, remise en place de dictatures militaires, lutte contre le « terrorisme », étouffements des peuples, fin de l’espoir démocratique, attente de la prochaine explosion régionale. Où sont les régimes islamistes là-dedans, critiquables certes, mais absents de la scène régionale désormais ? Seule la Turquie l’est, mais l’AKP d’Erdogan, l’était déjà depuis 2002 ! Donc rien de neuf sous le soleil.

C’est en cela, qu’il est bon de repréciser les choses pour comprendre l’échec de la démocratisation du Moyen-Orient : aucun mouvement islamiste ne s’est installé durablement dans un des pays de la région, et quand ils l’ont été, chacun a démontré son impuissance à résoudre le problème numéro un de ses gouvernés, la crise économique et sociale majeure. Ils ne sont pas un exemple imparable de succès, mais jusque-là, ils avaient le bénéfice du doute. Le Maroc est gouverné par les islamistes du PJD, depuis 2012, car ils reflètent une certaine affinité de la population pour eux, mais le changement de société auquel les Marocains aspirent ne va pas plus vite avec eux. Inutile de rajouter la pandémie de Covid-19 là-dessus pour en avoir la conviction qui finira par avoir raison d’eux.

Bien ou mal, le Moyen-Orient devient non plus victime des puissances étrangères hors-Moyen-Orient, mais bien des jeux d’influence locaux. Les Emiratis jouent un rôle fin mais déterminé d’ingérence dans chacun des pays qui tentent l’option démocratique : Maroc, Algérie, Libye, Egypte, Soudan, Syrie, et d’autres encore. Car Mohamed Ben Zayed, se rêve en phare du monde musulman depuis des années, au détriment de son allié saoudien, empêtré dans une communication politique désastreuse. Apprécié du monde occidental laïc, il est un militaire, formé à Sandhurst, en Grande-Bretagne, et n’a qu’une obsession depuis des années : les quelques frères musulmans qui s’agitent au nord de la confédération émiratie sont un danger existentiel pour lui voir le monde. Et c’est cette peur intérieure qui a transpiré à grosses gouttes sur l’ensemble de sa stratégie régionale, rendant le Qatar responsable de tous les malheurs du Moyen-Orient un temps proche des alternances locales islamistes, alors que personne ne veut voir le terrible jeu de dominos qui est en train de se mettre en place, contre les peuples dans la région.

Qui pourra encore supporter la chape de plomb qui se remet en place dans chacun des pays musulmans et qui au nom de la lutte contre le terrorisme, et pour la stabilité, impose la loi et l’ordre contre le chaos démocratique ? Le Moyen-Orient nous promet des lendemains de cuite terribles : dans moins de dix ans, il sera devenu une vaste poudrière encore plus explosive qu’en 2010, avec des islamistes renforcés, des militaires encore plus nombreux prêts à en découdre, car le désespoir guidera les peuples au détriment de cet espoir du début de XXIe siècle, post-crise de 2008, post-Daech, post-Covid19. Et l’on sait où mène le désespoir chez nombre de musulmans ! Forts de leur expérience précédente, ils n’auront cette fois vraiment plus rien à perdre.

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