«La bruxellisation fait partie de notre patrimoine»

«La bruxellisation fait partie de notre patrimoine»

J’habite la Résidence Lemonnier, cet immeuble bleu des années 60 qui surplombe la station de prémétro Lemonnier, à la limite du Pentagone de la Ville de Bruxelles. Bien que parfois qualifiée d’horreur à détruire, de squat, ou honte architecturale, je défends l’idée que la Résidence Lemonnier doit être protégée en tant qu’exemple phare de la « bruxellisation ». Ensemble avec les copropriétaires de la Résidence, nous avons d’ailleurs officiellement demandé à ce que notre immeuble soit protégé en tant que patrimoine de la Région de Bruxelles-Capitale.

Pour quelles raisons demander le classement de la façade la Résidence Lemonnier ? Et pourquoi faire cette demande maintenant ?

Historiquement, le quartier Lemonnier a connu bien des affectations : fabrique de cotonnades imprimées, cimetière, voûtement de la Senne et percement des grands boulevards. Le quartier a accompagné le déménagement de la Gare des Bogards qui a donné naissance à la Gare du Midi et à la Place de la Constitution. C’est le moment où Bruxelles s’étend, se tourne vers sa périphérie en y accueillant les voyageurs pour lesquels des brasseries, restaurants et hôtels sont construits. Les terrasses et les façades des établissements sont tournées vers la Place et ses jardins. A l’emplacement de l’actuelle Résidence Lemonnier s’érigeait d’ailleurs le fameux Hôtel La Terrasse, de style mauresque, tourné lui aussi vers la Place.

La Résidence Lemonnier est un témoin de ce boom de l’après-guerre qui a vu le Traité de Rome être signé et l’Expo 58 attirer des millions de visiteurs dans une atmosphère de Guerre Froide, le tout dans une ère de modernisation portée par l’influence américaine où le progrès vers un homme universel meilleur tient une place centrale. C’est dans cet optimisme que des tours (Blaton, Martini, Pensions, Prévoyance sociale, etc.) poussent à Bruxelles et se tournent vers le ciel dans une idée d’optimisme porteur d’avenir.

C’est dans cet élan de modernisation qu’il faut comprendre l’érection de la Résidence Lemonnier. Dix ans avant la destruction de la Maison du peuple, l’Hôtel La Terrasse fait place au bâtiment de l’Office National de la Jonction (l’actuel bâtiment de couleur noire qui accueille le « Théâtre du Midi ») auquel s’adossera, quelques années plus tard, la Résidence Lemonnier.

L’iconique forme en boomerang de mon immeuble qui reprend la forme générale de l’ancien hôtel de style mauresque tire son origine du fait que la terrasse et les chambres de l’hôtel La Terrasse, construit sur un angle plutôt pointu, devaient être tournées vers la Place. Notons que la forme en boomerang a été conservée lors de l’érection de la Résidence Lemonnier alors que la jonction Nord-Midi traversait déjà la Place de la Constitution de part en part, comme pour souligner le fait que la Place, défigurée par la jonction, n’en perdait pas pour autant son rôle de place.

Classer la façade de la Résidence Lemonnier, dans sa volumétrie et dans l’unicité visuelle et picturale de sa relation avec le quartier, c’est reconnaître que la « bruxellisation » fait partie de notre patrimoine. C’est affirmer que cette ère de modernisation fait partie de notre histoire urbanistique, architecturale et humaine. C’est conserver un symbole de cette époque en affirmant que, même si le modernisme a pu venir écraser des témoins à jamais perdus de l’Art Nouveau, il s’agit de ne pas reproduire les mêmes erreurs.

Classer la façade de la Résidence Lemonnier, c’est aussi affirmer la particularité de cet héritage moderniste dans le cadre des différents travaux qui touchent notre quartier : les travaux du métro 3, la rénovation de la station Lemonnier, le réaménagement du boulevard du Midi qui s’en suivra mais aussi le CRU « Autour de la Gare du Midi » qui aura un profond impact sur les espaces publics de nos quartiers. Rappelons-nous que le traumatisme fait de dévalorisation immobilière et de drames humains et sociaux qu’a engendré les projets de rénovation du bas de Saint-Gilles est encore fortement ancré dans les mémoires collectives du quartier.

Certains n’attendent que de voir la Résidence Lemonnier détruite. Mais pourquoi ? Et pour mettre quoi à la place ? Ce genre de considérations ne s’apparentent d’ailleurs qu’à une dangereuse répétition du passé : on ne comprend pas (encore) quelque chose, on fait tout pour l’éliminer et pour y mettre autre chose, qui elle-même, parce qu’elle est venue remplacer quelque chose, devra se battre pour acquérir une légitimité urbanistique. En gros, ces considérations visent à répéter les erreurs mêmes qui sont reprochées à la « bruxellisation ». Quoi de neuf donc ? Rien. A part de la destruction…

A contrario, parce que la « bruxellisation » fait partie de notre patrimoine, la Résidence Lemonnier, en tant qu’exemple phare de cette époque de modernisation, doit être protégée, parce que même les périodes troubles de notre histoire font partie de notre patrimoine.

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