Drame humanitaire au Tigré

Drame humanitaire au Tigré

Pour Jan Nyssen, dès le début de ses recherches au Tigré en 1994, la lutte contre la famine a été une priorité majeure. Avec des collègues universitaires, il a mené des études et des projets de conservation de l’environnement. André Crismer a vu des progrès très importants dans le domaine de la santé et de l’éducation. Mais maintenant, nous sommes de retour à la case départ.

Alors que la région est frappée par une guerre depuis le 4 novembre 2020, plus de la moitié du territoire du Tigré est en état « d’urgence » selon le système d’alerte précoce à la famine FEWS, la dernière étape avant la « famine ».

Ce qui est rapporté est catastrophique, bien pire que ce que nous avions craint dans notre carte blanche en novembre. Dans ce texte, nous avons averti que la sécurité alimentaire dans le Tigré était déjà critique avant le début du conflit : de vastes zones étaient sur la voie de la faim, notamment en raison des invasions de criquets, et de l’arrêt du versement de la dotation des budgets du gouvernement fédéral en septembre. Toutefois, nous ne nous attendions pas à d’autres catastrophes qui ont suivi, comme les innombrables crimes de guerre, l’intervention érythréenne, les pillages systématiques, les fermetures de banques et le black-out des télécommunications depuis bientôt quatre mois.

Famine

On meurt de faim au Tigré. Très peu d’aide est apportée en dehors de la capitale régionale Mekelle. Deux sources nous disent que les gens recueillent des branches et des feuilles de plantes non toxiques désaltérantes afin d’avoir au moins quelque chose dans l’estomac.

La situation a été bien résumée par The Economist, dans une tribune publiée en janvier qui disait que les obstacles à l’aide humanitaire pour atteindre la population du Tigré pourraient être dus à un manque d’engagement politique de la part du gouvernement fédéral. The Economist a souligné un obstacle supplémentaire – confirmé par de nombreux témoins : l’armée érythréenne et la milice Amhara ont été repérées en train de détourner de l’aide envoyée dans la région. Les preuves matérielles montrent que très peu de choses sont reçues par les plus nécessiteux.

Terrorisée et terrifiée

Un témoin d’un village près de Hagere Selam nous nomme plusieurs agriculteurs tués. Lorsque les combats ont commencé dans la région, les gens se sont déplacés du village vers les montagnes ; après un certain temps, ils pensaient que le combat était terminé et ils sont revenus à leurs fermes.

Un vieux paysan a alors vu les soldats qui abattaient son bétail. Le chien qui les avait accompagnés à la montagne a commencé à aboyer sur les troupes et ils l’ont tué. Par la suite, ils ont commencé à frapper le paysan qui tomba inconscient. Ils l’ont battu et l’ont laissé pour mort dans la cour de sa maison.

Les villageois l’ont trouvé et l’ont soigné avec des traitements locaux. L’un d’eux a dit : « Les soldats nous demandaient des informations très élémentaires : où est tel village, où est tel autre village ? Ils ont tué une trentaine de personnes de notre communauté, dont certaines dans les rochers, d’autres dans un ravin, et ils les ont laissés morts là-bas. Ils voulaient qu’ils soient mangés par les hyènes ».

Les soldats éthiopiens et érythréens recherchent les dirigeants régionaux évincés dans chaque grotte et dans les forêts. Ils avertissent le peuple : « Pour chaque soldat tué par un woyane (un nom générique pour les résistants tigréens), nous allons tuer cinq ou dix villageois ».

Un autre homme âgé d’un village du district d’Irob raconte que, littéralement, tout a été volé. Les gens n’ont que les vêtements qu’ils portent. Beaucoup ont fui vers les montagnes et se cachent dans des grottes. Il n’y a ni nourriture, ni argent, et deux de ses petits-enfants ont été tués.

Une amie proche qui vit près de l’église Maryam à Mekelle est terrorisée et terrifiée après avoir assisté à une scène devant sa porte : deux soldats érythréens ont tiré sur un jeune homme. Quand l’un d’eux a dit : « Finis-le ! », l’autre a répondu : « Laissons le mourir à petit feu. » Ce qui se passa, avec des gémissements insupportables.

Des témoins oculaires à Adigrat affirment que les hommes ont fui vers les montagnes de peur d’être tués. Ils s’abritent dans des grottes, des gorges et des forêts, mais évitent les enclos des églises parce que celles-ci ne sont plus considérées comme sûres. De là, beaucoup rejoignent les woyane.

Aksum et l’inquiétude de Kagame

Un serviteur de l’église Ste Marie d’Aksum nous détaille les massacres de novembre qui n’ont pas encore fait l’objet d’une enquête mais qui ont été mis au jour. Au début, il ne savait tout simplement pas parler ; le traumatisme était trop lourd. Dans un deuxième appel, quelques jours plus tard, il dit que le nombre déclaré de 750 victimes a été sous-estimé et qu’elles se comptent plutôt par milliers : « Des personnes ont été tuées en masse dans l’enceinte de l’église. On a violé des femmes. Des meurtres et des viols ont également eu lieu à l’extérieur de l’église dans toute la ville et dans les zones rurales ».

Le témoin d’Aksum a rapporté qu’il y a encore des combats actifs dans les environs et que des civils sont toujours massacrés par des soldats éthiopiens et érythréens. Il dit : « Les Érythréens ne tuent pas seulement des gens. Ils violent les femmes, tuent, pillent les maisons des gens, coupent les jambes et enlèvent les yeux et laissent les gens mourir ». Il ajoute : « Simplement tuer aurait été bien. » Aksum est le cœur de l’identité religieuse tigréenne, ce qui peut expliquer pourquoi elle avait été particulièrement ciblée.

Le conflit a non seulement apporté la destruction inhérente aux guerres, mais a été marqué par des forces d’occupation commettant des massacres, des pillages et des violences sexuelles de proportions bibliques.

Dans une interview diffusée le 3 février avec l’Institut Hoover, le Président rwandais Paul Kagame s’est dit préoccupé par la situation au Tigré et a demandé à la communauté internationale de donner la priorité à la crise, car sinon on risque d’apprendre sa véritable teneur quand il sera trop tard. Quand on lit une telle déclaration du président du Rwanda, on fait un lien entre le génocide qui s’est passé au Rwanda et ce qui se passe actuellement au Tigré.

Appel : on peut signer l’«Appel pour une diplomatie urgente et active pour prévenir un drame humanitaire au Tigré (Éthiopie)»: https://forms.gle/NLXtbGxjPkbXujt49

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