«Le déséquilibre des contraintes entre vie privée et travail, facteur d’échec de la stratégie de la lutte contre le covid»

«Le déséquilibre des contraintes entre vie privée et travail, facteur d’échec de la stratégie de la lutte contre le covid»

En mai dernier, nous étions une centaine de syndicalistes et experts en santé au travail à signer une carte blanche. Nous dénoncions le fait que la santé au travail était la grande absente de la stratégie de lutte contre le covid.

Presque un an plus tard, il serait naïf de penser que la santé au travail a simplement été oubliée dans cette stratégie. Il s'agit plutôt d'un choix délibéré. Comme si la liberté des employeurs à organiser le travail à leur guise était tellement sacrée que même une pandémie ne pouvait pas la remettre en cause.

Les rapports de l'inspection du travail et les remontées d’information des délégations syndicales montrent pourtant que les mesures concernant le travail, aussi limitées soient elles, sont peu respectées.

Suite aux pressions politiques et syndicales, certains chiffres ont fini par apparaître. Ils confirment notre appréciation. Trois indicateurs de Sciensano permettent d'établir le travail comme lieu de contamination déterminant du covid.

Il y a d abord les lieux de cluster (1). Cette donnée est disponible chaque semaine depuis début janvier. Depuis lors, les entreprises ont toujours occupé la première ou deuxième place des lieux de clusters détectés. Un chiffre d'autant plus inquiétant que les travailleurs des secteurs comme l'enseignement et les maisons de repos n'étaient pas repris dans la catégorie « entreprises » mais comme des secteurs indépendants.

Depuis fin janvier, il y a ce que les bulletins hebdomadaires de Sciensano dénomment les « whereabouts » (2). Il s’agit du suivi basé sur les réponses apportées par les personnes qui ont été détectées comme positives au covid. On leur demande d'identifier le lieu de contamination probable. Parmi ceux qui parviennent à identifier le lieu de contamination (environ 50%), après la famille, c’est le travail qui est le plus souvent cité. La famille ne crée pas une contamination à partir de rien, le covid ne passe pas par la cheminée comme le père Noël. Le travail apparaît bien comme une cause extérieure essentielle de manière constante depuis que les chiffres sont collectés.

On dispose aujourd'hui d’analyses de l'incidence du covid en fonction des secteurs de travail (3). Celles-ci démontrent sans aucune équivoque l'effet du travail sur le taux de contamination. Elles établissent l'effet bénéfique du télétravail sur les contaminations là où il est possible, avec plusieurs secteurs avec 3 à 4 fois moins de contaminations que dans la moyenne des employés.

L’adhésion aux mesures extrêmement contraignantes dans la vie privée ne peut qu’être sapée par l’expérience quotidienne qu’a la population des faiblesses de la prévention dans les entreprises. Il est temps de chercher la petite bête là où elle se trouve derrière les portes des entreprises. Cela implique que les collectifs de travail, en toute démocratie comme il se doit, reprennent l’initiative pour évaluer les risques et imposer des plans de prévention efficaces. Pour ce faire, il n’est pas besoin d’adopter des mesures d’exception, certes. La loi sur le Bien-Etre au travail est suffisamment explicite en la matière. Mais il est impératif que le gouvernement prenne des mesures pour la faire respecter et remette ainsi les responsabilités là où elles sont, en rappelant le contrôle nécessaire exercé par les comités de prévention et de protection au travail (CPPT). Faisant cela, le gouvernement exercera aussi sa mission de santé publique.

Il s’agit ainsi de pouvoir rééquilibrer les contraintes entre vie privée et travail pour mieux combattre le covid.

(1) Covid-19: Bulletin épidémiologique hebdomadaire, Sciensano depuis le 8/01/21.

(2) Covid-19: Bulletin épidémiologique hebdomadaire, Sciensano depuis le 29/01/21.

(3) Incidence du covid-19 dans la population active par secteur d’activité professionnelle. Sciensano février 2021.

Signataires : Pascale Vielle (Professeure de droit sociale UCLouvain), Geoffrey Goblet (Secrétaire général Centrale Générale FGTB), Michèle DURAY (Secrétaire régionale FGTB HORVAL CCMBW), Mateo Alaluf (Professeur honoraire de l’ULB), Corinne Gobin (Maître de recherche du FNRS à l'ULB en sciences politiques), Arnaud Leveque (Secrétaire Fédéral Centrale Générale FGTB), Janneke Ronse (Présidente de Médecine pour le Peuple), Hind RIAD (Avocate Progress Lawyers Network Brussels), Carlo Briscolini (Secrétaire régional Centrale Générale FGTB), Aline Bingen (Professeure de sociologie du travail à l'Université libre de Bruxelles) Olivier Starquit (Directeur des services syndicaux Centrale Générale FGTB) Virginie Caverneels : Chef du service d’études Centrale Générale FGTB, Nicolas Almau (Conseiller CEPAG), Catherine Mathy (Permanente Titre-service Centrale Générale FGTB), Gille Feyaerts (Service d’études de Médecine pour le peuple), Riet Vandeputte (Coordinatrice Cenforsoc asbl) & Lisa Trogh (Service d'études de la Centrale Générale FGTB).

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