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Carte blanche: les directeurs et directrices d’école, ces héros oubliés

Carte blanche: les directeurs et directrices d’école, ces héros oubliés
Belga

Samedi 6 mars 2021. Dans le calme du matin, je suis tombé sur Le Soir du mercredi 3 mars 2021 et sur les articles des pages 6 et 7 relatifs aux « héros du quotidien à l’heure des comptes ». Un de ces articles était consacré au monde de l’enseignement à travers l’expérience d’une enseignante de Châtelineau dans le contexte Covid…

Bien que je ne me considère en rien comme un héros, la lecture de cet article m’est revenue comme une gifle dans la figure car, une nouvelle fois aurais-je envie de dire, aucune référence n’est faite à ceux qui, dans le monde de l’enseignement, ont vraiment été les acteurs de première ligne, les directrices et directeurs. Même si je reconnais évidemment le mérite des enseignants qui ont dû déployer des trésors d’imagination au pied levé pour conserver le contact avec leurs élèves, ce sont les directions qui ont dû et qui doivent encore organiser au quotidien la vie dans nos écoles avec des règles qui changent constamment au rythme des réunions du Conseil National de Sécurité devenu, entre-temps, le Comité de Concertation.

Pour moi et la majeure partie de mes collègues, il n’y a pas eu de 1er confinement ! Il n’y a pas eu un seul jour depuis le 16 mars 2020 où je n’ai pas été à mon école pour continuer à en assumer la gestion : celle du personnel ouvrier, celle de l’accueil des enfants en garderie, de l’organisation des cours à distance avec l’impression et la préparation de centaines de dossiers de travail pour des familles au moyen numérique limité, pour communiquer avec les parents et sans oublier évidemment la vie administrative d’une école qui, même ralentie, ne s’est jamais arrêtée, y compris dans le chef de la FWB.

Nous avons aménagé, déménagé et équipé seuls et sans aide financière nos écoles pour qu’elles puissent répondre aux normes sanitaires afin de réaccueillir partiellement certains élèves au mois de mai. Nous avons tout dû déconstruire moins d’une semaine plus tard afin de rouvrir complètement les écoles alors que le principe de l’obligation scolaire n’avait pas été réinstauré selon le vœu de la ministre Désir, ce qui a permis ainsi aux retards scolaires de s’accentuer davantage.

Une adaptation et de la pédagogie permanente

On nous a contraints à nous déplacer les dimanches pour recevoir des masques pour les professeurs et les élèves au mépris de l’organisation de notre vie privée.

Au mois de septembre 2020, nous avons entamé l’année scolaire avec une organisation en 4 codes couleurs avec des interdits et des possibles qui n’étaient déjà plus les mêmes 2 mois plus tard. S’adapter, toujours s’adapter… Expliquer, se montrer pédagogue avec des élèves, des parents, des profs qui n’y comprennent plus rien et qui pensent que c’est la direction qui promulgue les règles.

Être au front encore et toujours pour gérer les frustrations et la tristesse d’une vie scolaire amputée de ces moments conviviaux : plus de fêtes, plus de classes vertes, plus de sorties, plus d’activités artistiques ou autres dans l’école, pas de visite de Saint-Nicolas, fini la possibilité de jouer avec son copain d’une autre classe par respect des fameuses bulles, plus de réfectoire ni de repas chauds…

Car pour tous les acteurs de la vie d’une école, le premier interlocuteur et parfois le premier punching-ball, c’est la directrice ou le directeur !

Nous devons jongler avec les protocoles sanitaires lourds et volumineux de la FWB pour le temps scolaire sans oublier ceux de l’ONE pour le temps extrascolaire. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Nous devons assurer l’hybridation sans aucun moyen humain et financier car toutes les aides sont réservées au secondaire. Toutefois, la directrice ou le directeur est responsable et doit rendre des comptes aux DCO (Délégués au Contrat d’Objectifs) sur les moyens mis en place.

Pas de prime pour les directions

Dans le même ordre d’idée, l’article du 3 mars dernier parlait également de la prime de 100 euros perçue en décembre par les enseignants pour l’achat de matériel informatique. Cette prime est bien octroyée dans le cadre du pacte d’excellence et n’a effectivement aucun lien avec la crise du Covid. Il faut toutefois souligner que cette prime est bien accordée aux seuls enseignants et que les directeurs et directrices ne perçoivent rien au prétexte qu’ils ont reçu un PC portable de la FWB. Dans mon cas, ce PC reste de manière permanente à l’école car il est fastidieux de le débrancher tous les soirs et de le transporter quotidiennement. Lorsque je travaille depuis la maison, ce qui est pratiquement le cas tous les jours, c’est bien mon matériel personnel que j’utilise et c’est bien moi qui paye les cartouches d’encre et le papier. Il y a des gestes symboliques qui, quand ils ne sont pas accordés, sont vécus comme des véritables humiliations.

Des complications, de vague en vague

Et puis malgré tout, la vie continue.

Le dépôt des Plans de Pilotage des écoles de la vague 2, plusieurs fois reporté et qui a finalement été maintenu, à l’inverse des écoles de la vague 3. Aucune bienveillance n’a été accordée par une administration complètement déconnectée de la réalité et malgré les discours bienveillants d’une Ministre qui l’est tout autant.

Alors que 30 % des écoles bruxelloises avaient reçu des « recommandations » lors de la vague 1 et avaient dû, peu ou prou, retravailler leur Plan de Pilotage, ce chiffre est monté à 65 % pour les écoles de la vague 2 ! De qui se moque-t-on ?

Des enseignants abandonnés par leur ministère

Des écoles et des équipes doivent parfois retravailler complètement leur PPIL en l’espace de 40 jours alors que le travail en grand groupe est compliqué pour ne pas dire impossible du fait des règles sanitaires.

Dans un contexte de pénurie d’enseignants et alors que les règles d’engagement avaient été simplifiées en septembre 2020 pour permettre l’engagement des personnes non porteuses du titre, celles-ci ont été durcies sous la pression des syndicats depuis le mois de janvier dernier, ce qui n’a fait qu’accentuer les difficultés d’encadrement. Dans mon école, à ce jour, 4 profs sont absents de longue durée et ne seront à l’évidence pas remplacés.

Les heures dites « COVID » et « FLA » (« Français Langue d’Apprentissage ») sont dévoyées car nous sommes contraints d’utiliser ces moyens complémentaires normalement dévolus pour aider les enfants en difficulté pour « boucher les trous » et remplacer les titulaires de classes absents ! Et pourtant, nous devrons tôt ou tard rendre des comptes sur la différenciation mise en place et sur le comment nous avons fait pour lutter contre le décrochage scolaire.

Dès lors, les inégalités se creusent, les retards s’accentuent. Des jeunes professeurs se sentent perdus et impuissants face à de telles disparités dans leur classe. Dans mon école, 2 jeunes profs ont déjà perdu pied et se retrouvent en congé de maladie. Comment les aider ? Rien n’est mis en place.

Des enfants déboussolés

Et puis malgré tout, la vie continue toujours.

Et les enfants dans tout cela ?

Certains vivent des situations extrêmement compliquées qui ont évidemment été accentuées durant le confinement.

Violence intrafamiliale, logement exigu et promiscuité, fracture numérique, etc. Certaines situations sont alarmantes et nous nous sentons complètement démunis.

Certains enfants m’ont avoué ne sortir de chez eux que pour venir à l’école ! Parfois avec le souci du respect des règles sanitaires, mais plus souvent par une approche tronquée de la maladie liée à la culture des enfants. Le directeur est le réceptacle de toutes ces frustrations.

L’école doit alors faire face à des enfants pour qui l’école est la seule sortie et qui débordent d’énergie dans tous les sens du terme. Ce besoin de bouger, de courir, de jouer et de rencontrer d’autres enfants est naturel mais nous avons dû apprendre à gérer ce trop-plein. Les enfants sont déboussolés, ont perdu leurs repères, dorment mal et sont stressés suite à ce confinement. Je n’ai jamais eu autant d’accidents dans mon école : chutes et bosses à gogo, lunettes cassées et même un enfant hospitalisé pour commotion sévère ! Tout cela est difficile à gérer.

Des parents exclus de la vie scolaire

La vie dans nos écoles est également bouleversée du fait que nous ne pouvons plus laisser entrer les parents et que ceux-ci sont contraints de rester à la porte. Mais comment vivre avec cela ?

Les parents sont des interlocuteurs essentiels dans la vie d’une école fondamentale. Cela a été un déchirement pour moi d’interdire à une maman d’un enfant de 2 ans et demi qu’elle ne pouvait pas l’accompagner en classe pour son 1er jour d’école au mois de septembre dernier.

Un matin, un papa m’a demandé de donner une boîte à tartines à son enfant qui l’avait oubliée à la maison. Quand je lui ai demandé qui était son professeur, il m’a répondu qu’il ne savait pas, qu’il ne l’avait jamais vu !

Les réunions de parents se passent par téléphone, ce qui est impersonnel et manque d’empathie.

Certains parents aussi sont déboussolés que leurs enfants. Plusieurs ont perdu leur emploi et n’ont plus trop de perspectives. Nous entendons parfois des confessions lourdes et tristes. D’autres ont clairement des problèmes financiers et en deviennent agressifs. Les enfants sont des éponges et ils ne sortent jamais indemnes de ces situations compliquées.

Avec ma collègue, car heureusement nous sommes deux directeurs dans mon école, nous avons été contraints de revoir notre manière de travailler. Tous les matins et soirs, qu’il pleuve ou qu’il neige, nous mettons un point d’honneur à être présents, au portail. Des parents ont des choses à nous dire, à nous confier et nous devons rester en contact avec eux. C’est parfois lourd mais nécessaire.

Dans le même temps, les contacts sont parfois difficiles et tendus car, encore une fois, nous sommes en première ligne pour tenter de leur expliquer ces protocoles qui évoluent sans cesse. C’est évidemment les interdits qui sont les plus compliqués à faire passer.

Au retour des vacances de Noël, on nous a moralement obligés à jouer le rôle de gendarme afin de faire respecter la quarantaine pour ceux qui ont voyagé à l’étranger. J’ai parfois dû contacter des gens durant les vacances mêmes pour rappeler les règles…

Jusqu’à 16 classes fermées

Dans la période septembre-octobre, nous avons eu 26 profs absents pour maladie de courte ou de longue durée et j’ai dû fermer 16 classes pour 1 ou 7 jours au maximum : parfois pour des raisons sanitaires, mais le plus souvent pour des raisons organisationnelles. A défaut d’enseignant et de « joker », je n’avais personne pour prendre la classe en charge. Des profs nous prévenaient à 19h ou 20h de leur absence pour le lendemain. Je n’ai jamais souhaité communiquer des fermetures de classes par mail et j’ai toujours tenu à contacter les parents personnellement. Avec ma collègue, nous avons passé plusieurs soirées à téléphoner pour annoncer la mauvaise nouvelle. Tout cela est source de stress et de tension.

Gérer l’urgence au quotidien

Ma collègue est devenue la championne du Tetris ! Alors qu’elle a un rôle d’accompagnement pédagogique des profs, elle passe son temps à organiser les remplacements des profs absents et à composer et recomposer des horaires quand cela est possible. Elle est profondément frustrée de cette situation car ce n’est pas l’image qu’elle se faisait de la fonction.

Depuis le mois de janvier, la FWB oblige désormais les directions à consulter les instances de concertation avant de décider une fermeture organisationnelle. Mais quelle ineptie et manque de considération ! Comme si une direction qui agit toujours dans l’urgence prenait plaisir à fermer une classe et à mettre les parents dans l’embarras ! Comme si, quand on est informé à 20h qu’on n’a pas de solution pour le lendemain, on a la capacité de consulter qui que ce soit. Tout ceci est un frein, une entrave et une source de ras-le-bol.

Lors du 1er confinement comme aujourd’hui, notre école a dû et doit impérativement rester ouverte. En mars dernier, c’était pour permettre au personnel dit « essentiel » de travailler. Aujourd’hui, c’est sans doute plus pour ne pas freiner la vie économique et le besoin des parents de travailler.

Encore de lourdes réformes, malgré tout…

La seule leçon que je tire de cette situation, c’est que le monde de l’enseignement (et l’article du 3 mars pourrait le laisser penser) est essentiel.

Comment alors comprendre que notre secteur ne soit pas privilégié pour la vaccination  ? Pour moi, c’est un non-sens et sans cette protection nécessaire, les directions d’école devront, une fois de plus, se débrouiller pour organiser l’encadrement en cas de 3e ou 4e vague fortement envisageable.

Enfin, il est pour moi hallucinant de constater la déconnexion ou la méconnaissance manifeste de la FWB par rapport à notre situation. Après une période de léger flottement en mars 2020, aujourd’hui, la vie administrative a repris son cours, comme si de rien n’était. Diverses réformes, qu’il serait fastidieux de détailler ici, vont arriver et auront un impact non négligeable sur notre charge de travail qui va se modifier et s’accentuer. La vie à l’heure du Covid n’est pas en mode pause pour tout le monde !

… Mais pas au profit de tous

La cerise sur le gâteau, au titre de la reconnaissance de notre profession et plus spécifiquement du réseau auquel j’appartiens, est sans conteste la clé de répartition décidée par le ministre Daerden dans le cadre du plan de relance pour la rénovation des bâtiments scolaires. En ces temps agités pour tout le monde, une répartition équitable aurait été une belle preuve de reconnaissance. Mais bon, c’est un nouveau combat que nous devrons mener en plus de tous les autres…

Si les directrices et les directeurs ne sont pas des héros, nous sommes, je pense, au même titre que les enseignants, des travailleurs essentiels. Pourtant aujourd’hui, le métier n’attire plus car il est trop lourd. Je suis directeur depuis 18 ans maintenant et à « mon époque » quand une place s’ouvrait, il y avait généralement une demi-douzaine de candidats. A l’heure actuelle, certaines écoles sont contraintes de faire 2 ou 3 appels pour espérer avoir 1 candidat. C’est révélateur d’un malaise.

Ce monde qui n’aime pas les plaintifs…

Quand je vois ma situation par rapport à des indépendants de l’horeca ou des membres des services de santé, j’ai des scrupules à me plaindre. Mais oui, notre tâche est lourde. Je remercie le ciel tous les jours d’avoir eu la bonne idée en 2016 de scinder mon école. J’ai la chance de pouvoir compter sur une collègue et nous sommes donc deux à porter les choses. Je me demande parfois comment je ferais aujourd’hui tout seul. Je ne suis donc pas le plus à plaindre car certains de mes collègues sont eux, fortement isolés !

Il est aussi difficile de faire comprendre la complexité des choses à nos enseignants. Beaucoup nous disent « on ne voudrait pas être à votre place » ou « jamais je ne postulerai comme directeur » mais dans le même temps, nous n’avons pas (trop) le droit de faire état de nos difficultés auprès de nos troupes car c’est faire aveu de faiblesse et le monde en général, n’aime pas les plaintifs !

Je regrette que la FWB ne prenne pas la réelle mesure de nos difficultés malgré des discours cajoleurs qu’elle nous envoie via la ministre Désir qui s’est d’ailleurs fait une spécialité de ne communiquer avec nous que par la presse et les médias. Nous constatons que la situation des directions n’intéresse pas la FWB. Elle ne manque pourtant pas une occasion pour nous donner des tâches complémentaires et nous donner des responsabilités qui me font souvent perdre le sommeil.

Dans cette période troublée, j’ai également la chance d’avoir un PO à l’écoute et soucieux de notre bien-être. Il me fait une confiance quasi aveugle et c’est précieux. Cette situation est possible parce que j’ai un PO qui est proche de nous. Quand je vois les velléités de certains d’en arriver à un réseau unique et donc inévitablement d’avoir un PO plus distant et moins en prise directe avec la vie des écoles qu’il organise, je me dis que c’est un combat que nous ne pouvons pas perdre.

Mais que les choses soient claires, j’aime mon métier et je tente de conserver la foi ! Mon seul souhait est que notre belle fonction soit reconnue à sa juste valeur par les politiques, mais pour arriver à cela, je crains que le chemin soit encore long.

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