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Carte blanche: La danse, un art qui n’est pas que contemporain

Carte blanche: La danse, un art qui n’est pas que contemporain
Reuters

En 1653, le jeune roi Louis XIV paraissait sur scène dans le Ballet de la nuit, habillé tout en or et représentant le soleil, pour montrer que tout et chaque sujet de son royaume tournaient autour de lui. En 1661, le Roi-Soleil, nommé ainsi après cette représentation mémorable, fondait l’Académie royale de danse, cimentant les bases de la danse classique qui, par sa structure pyramidale, reproduisait celle de la société de l’époque.

Depuis, dans l’inconscient collectif, l’art chorégraphique a continué à jouer le rôle de miroir du pouvoir. C’est ainsi que, par exemple, Staline a conservé sous son régime les grandes compagnies de danse classique créées à l’époque tsariste alors que, pour la musique, la peinture et le théâtre, il a imposé le réalisme soviétique, forçant les artistes à illustrer, de manière la plus figurative possible, la réalité sociale des classes populaires, réprimant sévèrement toutes les autres tendances esthétiques.

Une subvention exclusive qui pose question

Aujourd’hui, ceux que l’on appelle les bobos aiment à se voir représentés dans les spectacles de danse contemporaine, pour se donner cette fausse impression, telle une personne portant un tee-shirt à l’effigie de Che Guevara fabriqué au Bangladesh, d’être transgressif. Cette partie de la gauche a imposé une monumentale escroquerie intellectuelle qui veut que l’art dit contemporain soit lui et lui seul considéré comme un service public – notamment dans le domaine des arts de la scène – et mérite, à ce titre, d’être subventionné, au détriment de tous les autres.

C’est ainsi qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, le Service de la Danse affiche sur son site qu’il a « pour missions de promouvoir, favoriser et développer la création et les initiatives artistiques dans le domaine de la danse professionnelle contemporaine. » Plus encore, à travers ce qu’ils appellent la médiation, on souhaite convertir le public à leur cause.

J’estime que dire au public : « vous ne comprenez pas un spectacle de danse contemporaine que nous produisons mais nous, nous allons vous l’expliquer » est d’une extrême violence. La médiation culturelle joue un rôle non négligeable lorsqu’elle prend en compte le fait que le public n’est ni bête, ni ignorant. Il est en effet connecté, autonome, et a pu voir sur scène ou sur écran de la danse qui lui parle et le fait vibrer.

En 1968, en prolongation des événements de mai, on scandait dans les rues d’Avignon, lors du Festival : « Vilar, Béjart, Salazar ». Les noms du metteur en scène et du chorégraphe qui ont dédié leur vie à créer des spectacles populaires étaient ainsi associés à celui du dictateur portugais. Depuis cette époque, l’art populaire n’a cessé d’être déconsidéré par certains héritiers des mouvements contestataires des années 60.

La danse contemporaine, née elle aussi justement dans les années 60, avait une raison d’être. Elle interrogeait l’institution, la technique, le spectaculaire et elle était fortement influencée par les idéologies contestataires de cette époque qui, à l’instar des écrits de Guy Debord, dénonçaient effectivement le spectaculaire en tant que « stade achevé du capitalisme ». (1)

Aujourd’hui, comme le directeur de la Schaubühne à Berlin, Thomas Ostermeier, l’affirme : « bizarrement, les formes novatrices apparues dans les années 1970 et 1980 continuent d’orienter le credo esthétique de nombreux théâtres publics et de festivals, bien qu’en la matière les imitateurs soient loin d’égaler leurs modèles. Les ingrédients de cette avant-garde affadie composent une bouillie scénique qui passe pour le parangon du théâtre moderne. » (2)

Le reflet d’un monde marchand

Plus encore, le théâtre, la danse et les arts plastiques contemporains, qui ont toujours été intimement liés, sont devenus aujourd’hui le reflet du monde marchand mondialisé, victime de la dérégulation financière. Des auteurs s’accordent à affirmer que « de fait, l’artiste contemporain et l’entrepreneur sont les deux héros de l’imaginaire néolibéral et postmoderne, fait d’innovation, de défi et de provocations, de mobilité sans-frontiériste, d’individualisme arrogant et égoïste, de rock’n’roll attitude ; ils sont ceux qui affirment une certaine idée – libérale-libertaire – de ce que signifie liberté » (3), et que « pour attirer la clientèle la plus huppée, certains artistes travaillent la transgression de manière entrepreneuriale. Et l’on ne s’étonne donc pas que des grands capitalistes ouvrent des fondations et des musées, glorifiant l’audace conjointe des entrepreneurs milliardaires et des artistes contemporains : ils participent du même monde et de la même célébration de l’individu affranchi de la société. Et cette assomption de l’art et du capital financier est toujours applaudie par tout ce que la gauche libérale-libertaire compte de privilégiés de la mondialisation… ou de niais » (4).

Un besoin de diversité

Ce dont nous avons besoin pour la danse, c’est d’une politique plus démocratique qui favorise la diversité afin de pouvoir toucher un public large, à l’instar du théâtre belge francophone où coexistent, mais hélas peut-être de moins en moins, le classique et le contemporain, les spectacles populaires et les plus confidentiels. Je pense notamment au Sadler’s Wells, théâtre extraordinaire à Londres, qui présente des spectacles de danse dans la plus grande diversité, allant de la danse contemporaine conceptuelle à des spectacles très populaires, repris par la suite à Broadway, passant par la danse classique, le flamenco, le tango et dont la programmation est plus proche de la Déclaration de Politique de la Fédération Wallonie-Bruxelles que ce que l’on pratique chez nous.

L’avenir du Centre chorégraphique de Charleroi danse étant en discussion, j’invite notamment le parti Ecolo, aux rênes actuelles de la Culture, à réfléchir à cet art dit contemporain qui incite à jeter le vieux pour faire du pseudo-neuf, acte contraire, par essence, à la philosophie du développement durable.

(1) Guy Debord, La Société du Spectacle, Gallimard.

(2) Le Monde Diplomatique, avril 2013.

(3) Mikaël Faujour, « De quoi Ai Weiwei est-il le nom ? », Le Comptoir.

(4) François Derivery, L’Art contemporain produit et acteur du néolibéralisme, E.C. Editions.

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