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Carte blanche: Pour une conception politique du salaire

Carte blanche: Pour une conception politique du salaire
Photonews

Le salaire est un élément central, mais aussi paradoxal de notre société. Central, car il concerne près de 4,5 millions de Belges (employé·e·s, chômeuses et chômeurs). Statistiquement, cette estimation devrait être revue à la hausse tant le revenu d’une part croissante des « faux » indépendant·e·s (Uber, Deliveroo, etc.) relève désormais du rapport salarial.

Il est aussi paradoxal. Comme contrepartie au fait d’obéir à un patron, ce qu’on appelle la subordination salariale, le salaire légitime la domination d’une grande majorité de la population par une minorité de propriétaires. Un rapport de domination qui peut conduire à la dégradation des conditions d’existence des salarié·e·s (précariat, burn-out, exposition sans protection au risque covid ! etc.). Dans cette perspective, le salaire ne vise qu’à amortir quelque peu un vol manifeste. Le salaire d’un travailleur ou d’une travailleuse du secteur privé n’équivaut en effet en moyenne qu’à 55 % de la richesse que son travail a produit. Le reste, c’est, à peu de chose près, le revenu de cette minorité de propriétaires (y compris l’amortissement des outils et, quand ils acceptent d’y consentir, l’investissement). Alors, lorsqu’on discute d’une « aumône salariale » de 0,4 %, lorsque le patronat et ses organisations représentatives s’appesantissent sur « l’irresponsabilité » d’une grève par temps de covid, entre l’étonnement et le dégoût, une question s’impose : pourquoi tant de haine contre les salaires et les salarié·e·s ? Ces dernièr·e·s qui étaient, pourtant, jugé·e·s essentiel·le·s il y a encore quelques mois et dont les savoir-faire devront être mobilisés dans le cadre de la relance économique.

Un levier de transformation

Le salaire n’est pas seulement un médicament pour nous faire oublier notre condition de « salarié·e qui travaille pour qu’un autre accumule du capital », ou encore un droit à consommer, il s’agit aussi d’un puissant levier de transformation politique et sociale, c’est la face moins visible, et pourtant la plus importante, du paradoxe. C’est une vérité historique, plus les salaires augmentent, plus les inégalités régressent, plus la société se transforme. Nous n’évoquons évidemment pas ici le salaire « net » comme pouvoir d’achat, certes crucial pour améliorer les conditions de vie des plus précarisé·e·s. Nous traitons de cette partie du salaire que nous mettons en commun et qui nous permet de produire des biens et des services sans la contribution des propriétaires. Au travers de la sécurité sociale, le salaire est, en effet, un puissant levier d’investissement dans l’industrie des soins de santé, si essentiels hier à celles et ceux qui lui refusent aujourd’hui un financement correct. Dans un second temps, il contribue bien plus que les revenus du capital au financement des services publics. Au travers des dispositifs de chômage économique, ce sont également nos salaires qui, depuis une année, maintiennent l’économie à flot et permettent que les faillites, le chômage et la pauvreté n’explosent pas littéralement. Sur le même modèle, nos salaires pourraient aussi contribuer, à l’avenir, à relever le défi de la transition énergétique.

Un outil d’émancipation

Lorsqu’il est compris dans cette perspective, le salaire nous permet de sortir de notre dépendance aux banques, aux acteurs de la finance ou à nos patron·ne·s. Il permet aux femmes de s’émanciper du patriarcat, aux chômeuses et chômeurs de se libérer de l’activation sur le marché de l’emploi et aux personnes plus âgées de ne pas être condamnées à travailler jusqu’à en crever. Il fait partie des outils qui peuvent nous faire passer du statut de consommateur du monde d’hier, à celui d’architecte du monde de demain. Voilà l’objet de la discorde et de la haine. Voilà ce qui justifie l’opposition autoritaire contre le salaire au sens large : l’oligarchie des actionnaires, pour faire croître son capital et son pouvoir, a besoin d’un monde où la nature, les femmes, les migrant·e·s, les jeunes, etc. peuvent être exploités sans limites. La force collective qu’offre le système salarial nous permet d’inventer un avenir écologiste, féministe, égalitaire, un monde où on pourrait largement se passer des actionnaires et des financiers. Voilà l’objet de leur opposition féroce à la liberté de négocier l’usage des richesses que nous créons.

Un droit qui doit rester librement négocié

Mais, pour que cette émancipation collective prenne corps, le salaire ne peut être réduit à une norme de marché et le salarié à une marchandise comme ils le sont, tous deux, par la loi de 1996. Pour que cela prenne corps, le salaire doit rester un droit librement négocié au cœur de la conflictualité sociale. Contrairement à ce qu’assène la droite, très peu libérale pour le coup, la grève pour le salaire est le fait de citoyen·ne·s responsables qui luttent pour éviter un retour à l’anormal et qui ont tiré collectivement les leçons d’une année de confinement.

Nous soutiendrons les organisations syndicales lors des grèves du 29 mars et continuerons à lutter, toujours, pour que cette conception émancipatrice du salaire remplace la norme de 1996 !

*Signataires : Françoise Bernard (SETCa Liège-Huy-Waremme) ; Felipe Van Keirsbilck (CNE) ; Fred Mawet (CGé et Attac) ; Guy Malfait (ATD Quart-Monde) ; la Santé en Lutte, METAL (Mouvement des Étudiant.e.s Travailleur.euse.s des Arts en Lutte) ; Noémie Van Erps (Femmes Prévoyantes Socialistes) ; Alain Adriaens (POUR.Press) ; François Gobbe (Réseau Justice Fiscale et Kaîros) ; Olivia Swarczburt (Rencontre des continents) ; Bernard Duterme (CETRI) ; Jean-François Tamellini (FGTB Wallonne) ; Laurie-Anne Vanbléricq (La Chambre des Compagnies de Théâtre pour Adultes) ; Werner Van Heetvelde (Centrale Générale de la FGTB) ; Michel Vanhoorne (Forum Gauche Ecologie) ; Alain Willaert (Conseil bruxellois de coordination sociopolitique) ; Olivier Bonfond (CADTM et Ce-pag) ; Bruno Bauraind (Gresea).

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