La chronique Carta Academica: Balance tes nuances

La chronique Carta Academica: Balance tes nuances

Vincent Engel.
Vincent Engel. - D.R.

Est-ce un effet du Covid, ou ce dernier n’a-t-il fait qu’exacerber une tendance plus ancienne et plus profonde – sans doute cette seconde option est-elle plus juste ? Toujours est-il que la nuance est de moins en moins présente dans les prises de position et les débats portant sur des sujets graves – et même sur des sujets futiles. La radicalisation n’est pas le propre de certains mouvements terroristes ; elle est la tonalité majeure de nos échanges, de nos attitudes, de nos prises de position.

Nous avons tous joué un jour ou l’autre avec un logiciel de retouche d’images. La radicalisation, c’est comme lorsque nous poussons le curseur d’un réglage de contraste ou de luminosité : les nuances disparaissent, les couleurs deviennent violentes, vulgaires, et si l’on opte pour le noir et blanc, le gris s’efface. C’est parfois amusant ; le plus souvent, c’est moche, de mauvais goût. Et l’original est dénaturé. L’originalité avortée. Et au-delà de la surprise, l’intérêt ne dure pas. Sauf pour certains, qui inscrivent la radicalisation du discours dans la durée d’un changement de mentalité profond, nourri par une idéologie qui utilise ces touches radicales comme un nouvel outil de propagande, relayé par les réseaux sociaux et amplifié par leurs défauts.

Dans ce climat singulier, la question de l’antisémitisme occupe une place importante. Indéniablement, l’antisémitisme, qui n’a jamais disparu, reprend vigueur chez celles et ceux qui n’ont jamais renoncé à l’idéologie d’extrême droite occidentale. Il en va de même chez celles et ceux qui, dans l’islamisme, noient leur antisémitisme dans leur détestation d’Israël. De ce point de vue, l’alliance de l’extrême droite et de l’islamisme est bien plus réelle et dangereuse que le fantasmatique « islamo-gauchisme », les deux se rejoignant sur au moins deux priorités à leurs yeux : convaincre tous les musulmans d’Europe de quitter le continent (pour l’extrême droite, parce qu’ils sont un danger, pour les islamistes, parce qu’ils doivent rejoindre le califat), et se débarrasser des Juifs.

Cet antisémitisme est une réalité confirmée par les multiples attentats dont ont été récemment victimes des lieux, des institutions et des individus juifs. Je n’en referai pas la liste ; ces crimes sont dans la mémoire de tout le monde. L’antisémitisme, comme toute forme de racisme, doit être combattu par tous les moyens.

Le premier de ces moyens reste et restera l’éducation. Et l’éducation implique la nuance – sans quoi, il ne s’agit que d’endoctrinement. Et c’est là que les choses deviennent difficiles.

La Définition de l’IHRA

En 2016, l’International Holocaust Remembrance Alliance (l’Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah) a proposé une définition de l’antisémitisme qui a, depuis, été adoptée par un nombre grandissant de pays (31 à ce jour). Cette déclaration était utile, certainement ; mais elle a un défaut majeur que l’on peut comparer à un cheval de Troie, et qui se situe dans les exemples donnés pour définir l’antisémitisme. En effet, certains de ces exemples peuvent être utilisés pour confondre l’antisémitisme avec l’antisionisme, ou pour assimiler toute critique de la politique du gouvernement israélien à l’encontre des Palestiniens à de l’antisémitisme.

Lors du dîner annuel du CRIF en février 2019 (Conseil représentatif des institutions juives de France), Emmanuel Macron a affirmé que la France intégrerait désormais l’antisionisme à l’antisémitisme. Il n’est pas le seul ; de nombreux gouvernements, voire le parlement de l’Union européenne, sous la pression des Etats-Unis et d’Israël, sont sur le point d’officialiser ce qui n’est pourtant qu’un amalgame inacceptable.

Il y a une différence fondamentale entre l’antisémitisme et l’antisionisme : le premier est un crime contre l’humanité, au même titre que le racisme, alors que le second est une opinion, avec laquelle bien entendu nul n’est tenu d’être d’accord. Dans mon récent essai Le désir de mémoire, j’ai proposé un aperçu historique du sionisme et de l’antisionisme ; on voit que les premiers antisionistes ont été des Juifs, pour des motifs parfois religieux (seul le Messie pouvait rétablir le peuple juif en terre d’Israël), parfois politiques (il fallait privilégier la lutte pour l’émancipation des Juifs partout dans le monde, plutôt que de créer un îlot où les Juifs iraient se réfugier et risquer de se couper du monde). Le sionisme plonge ses racines à la fois dans l’antisémitisme virulent qui commence à se déchaîner contre les Juifs, partout en Europe, dans le courant du dix-neuvième siècle, à la fois aussi dans le nationalisme qui s’empare du continent à la même époque.

Jusqu’à la création de l’État d’Israël, l’antisionisme s’opposait à la création de cet État. Depuis, l’antisionisme qui réclame la destruction de l’État d’Israël et de ses habitants se confond sans hésitation avec l’antisémitisme. Mais s’il s’agit de critiquer la politique d’expansion et d’annexion menée par le gouvernement d’Israël – lequel est élu démocratiquement et est donc l’expression d’une majorité de ses citoyens et citoyennes –, de dénoncer les injustices dont sont victimes une partie de sa population et le peuple Palestinien ou encore la dérive imposée par les partis ultra-religieux et d’extrême droite visant à faire d’Israël un État strictement juif – ce qui contredit le projet sioniste des « pères [et mères] fondateurs » –, alors il s’agit d’antisionisme et non d’antisémitisme. C’est le danger qui pèse sur celles et ceux qui entendent mener un combat pour la justice et la paix au Proche-Orient ; se retrouver muselés ou criminalisés, alors qu’il s’agit d’un combat démocratique et fondamental.

La Déclaration de Jérusalem

C’est pour éviter cette radicalisation que des intellectuels et académiques ont rédigé la Déclaration de Jérusalem sur l’Antisémitisme (Jerusalem Declaration on Antisemitism), qui a pour ambition de contrebalancer la définition de l’IHRA et d’y apporter des nuances importantes, distinguant sans ambiguïté l’antisémitisme et la critique légitime de la politique israélienne. L’IHRA donnait comme exemple d’acte antisémite « le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique » ; cet argument est doublement fallacieux, d’abord parce qu’il est faux (on peut à la fois critiquer Israël et les autres pays démocratiques, et certains ne s’en privent pas), ensuite parce que, a contrario, on appliquerait un traitement tout aussi inégalitaire si l’on exemptait Israël de toute critique sous prétexte des drames historiques vécus par le peuple juif.

La Déclaration de Jérusalem propose une définition de l’antisémitisme qui conforte en grande partie celle de l’IHRA : « toute discrimination, préjudice, hostilité ou violence à l’encontre des Juifs en tant que Juifs (ou d’institutions juives en tant que juives) ». Dans le débat lié au conflit israélo-palestinien, elle distingue les cas où, sans discussion, il s’agit d’antisémitisme, comme le fait de tenir les Juifs collectivement responsables de la conduite d’Israël ou de les considérer, du simple fait de leur judéité, comme des agents d’Israël, ou d’assumer que tout Juif est, de facto, défenseur d’Israël, ou encore de dénier aux Juifs vivant en Israël le droit d’exister et de prospérer, collectivement et individuellement, en tant que Juifs, dans l’accord du principe d’égalité.

Par contre, ne sont pas antisémites :

1. Le fait de supporter la demande palestinienne pour la justice et la pleine reconnaissance de leurs droits politiques, nationaux, civils et humains, tels que définis par les lois internationales ;

2. Le fait de critiquer ou de s’opposer au sionisme en tant que nationalisme, ou de défendre une série d’arrangements constitutionnels qui permettraient aux Juifs et aux Palestiniens de vivre dans ce territoire entre le Jourdain et la Méditerranée. Il n’est pas antisémite de défendre des accords qui accorderaient une pleine équité à tous les habitants « entre le fleuve et la mer », que ce soit à travers une solution à deux États, un État binational, unitaire et démocratique, fédéral ou de quelque forme que ce soit.

3. La critique de l’État d’Israël fondée sur des faits éprouvés, dans ses fondements comme dans ses actes ; la dénonciation de la discrimination raciale systémique ; la comparaison entre Israël et d’autres cas historiques, y compris la colonisation et l’apartheid.

4. Le boycott, le désinvestissement et les sanctions sont également des formes non violentes de protestation contre les États ; ce ne sont pas, à l’encontre d’Israël, des actes antisémites.

Comme le précise la déclaration, « l’hostilité à l’encontre de la politique israélienne peut être l’expression d’un antisémitisme réel, mais peut aussi être une réaction à des violations de droits humains, ou l’émotion ressentie par des Palestiniens en raison de leur expérience personnelle. »

Reste à espérer qu’en ces temps radicaux, cette déclaration nuancée et respectueuse soit entendue, et que la Définition de l’IHRA soit amendée, ou en tout cas qu’elle ne soit pas traduite dans des lois qui seraient une injure à la démocratie et à l’intelligence. Peut-être faut-il rappeler que « radical » signifie un retour aux racines, à la source ; et les racines de la démocratie et des droits humains sont le respect, l’écoute… et la nuance.

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