Carte blanche: Rwanda, 1994: disparitions et tragédies oubliées

Carte blanche: Rwanda, 1994: disparitions et tragédies oubliées
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Il y a 27 ans, le génocide perpétré contre les Tutsi faisait en moins de cent jours (7avril – 4 juillet) un million de morts. Béatrice témoigne : « Pendant le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994, j’étais en Belgique, j’avais confié mes trois enfants à mon frère dans le sud du pays. Lors de ce terrible événement, mes enfants ont disparu. Je ne sais pas ce qui leur est arrivé. Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais cessé de les chercher au Rwanda, dans les pays voisins, en France, au Canada. On me prenait pour une folle. Pourtant, petit à petit, j’ai compris que je n’étais pas la seule à ne pas pouvoir me résigner. Nous avons tous besoin de savoir ce que nos proches sont devenus. C’est une question vitale. A travers l’ASBL CCMES « Cri du Cœur d’une Mère qui Espère », créée en 2013 au Rwanda et en 2015 en Belgique, mon histoire personnelle est devenue collective ».

Deuil impossible

Le génocide a causé la séparation de dizaines de milliers de familles. Sans corps, sans savoir si son enfant est mort ou vivant, sans savoir où il est, le processus de deuil est bloqué. Comment continuer à vivre ? C’est un enjeu de santé mentale pour les survivant-es du génocide. Des enfants ont été perdus et dispersés partout où les Rwandais fuyaient le génocide et les combats. Dans tout le Rwanda d’abord, puis les pays limitrophes, Congo, Burundi, Tanzanie et au-delà. Des enfants ont été accueillis par des familles, d’autres par des orphelinats, d’autres ont erré seuls, d’autres encore ont été recueillis pour servir de domestiques. A la fin du génocide, des pays comme le Canada, l’Italie, les USA ont envoyé des avions pour embarquer des enfants non-accompagnés qui vivaient dans des camps de réfugiés. Ces jeunes disparus ont été coupés de leurs origines. Aujourd’hui encore, ils sont nombreux à tenter de retrouver la trace de leurs proches et leurs origines. C’est une question majeure nécessaire à la reconstruction de son identité.

Savoir dont l’on vient, connaître le destin des êtres chers, sont des droits inaliénables. C’est pourquoi CCMES assiste de toutes les manières possibles les parents et les enfants en recherche des leurs. En recoupant toutes les informations dont elle peut disposer, CCMES tente de mettre en contact les familles dispersées. Des recherches aboutissent ! Des familles sont réunies ! Par ailleurs, en faisant un travail sur la guérison des blessures intérieures auprès de parents et d’enfants, CCMES leur ouvre une voie de la survie à la vie.

Le poids du silence

Une chape de silence pèse sur ce traumatisme collectif. Il est souvent très difficile pour les victimes d’en parler. Des personnes sont considérées comme mentalement dérangées, le sujet reste tabou. Des histoires sont toujours non élucidées. Ignorer et taire cette problématique est lourd de conséquences pour les personnes concernées dans la société actuelle et pour les générations futures. C’est en effet une question de santé publique. Tant les pouvoirs publics rwandais que l’opinion internationale peinent à prendre en compte ces enjeux complexes.

Agir et sensibiliser

L’indifférence et le silence qui empêchent des personnes et des collectivités d’envisager sereinement leur avenir ne sont pas acceptables ! Nous pouvons agir ici en Belgique par un travail d’information et de sensibilisation de la communauté rwandaise et de la société dans son ensemble. Un mouvement d’opinion porté ici peut avoir une influence là-bas. Nous appelons les pouvoirs publics au Rwanda et les institutions internationales à prendre en compte cette problématique et à mettre en place des dispositifs qui permettent la recherche et un traitement large des informations recueillies.

*Cosignataires : Aïcha Adahman , directrice de l’asbl « Génération espoir » ; Maryse Alié, avocate, Droit Pénal, Droit Humanitaire ; Guillaume Ancel, lieutenant colonel français, vétéran de l’opération Turquoise, écrivain (ses ouvrages mettent en cause les interventions de la France) ; Mady Andrien, sculptrice, fondation Mady Andrien pour la culture ; Anne-Marie Andrusyszyn, directrice du CEPAG (Centre d’Education Populaire André Genot) ; Alexandre Ansay, directeur du CBAI (Centre Bruxellois d’Action Interculturelle) ; Janine Altounian, germaniste, traductrice de Freud aux Puf de France, écrivaine, ouvrages de réflexion sur le génocide arménien ; France Arets, représentante du CRACPE (Collectif de Résistance Aux Centres pour Etrangers) ; Luc Baba, écrivain et chanteur ; Alain Bajomée, professeur de philosophie et d’anthropologie culturelle à la Haute Ecole de la Province de Liège ; Eugenio Barba, fondateur de l’Odin teatret – Danemark, metteur en scène ; Elie Barnavi, écrivain, membre du comité international du Mucem à Marseille, directeur du comité scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles ; Annette Becker, historienne des génocides, essayiste, professeur émérite de l’Université Paris-Nanterre, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France ; Souad Belhaddad, journaliste, comédienne, écrivaine, fondatrice de l’association « Citoyenneté Possible » ; Nabila Belkacem, directrice artistique à « itinérances », productrice du festival pluridisciplinaire « Moussem cities » – artistes du Magreb et du monde arabe ; Catherine Bert, philosophe, chargée de cours à la Haute Ecole Vinci, collaboratrice scientifique au CBUN, Unamur ; Loredana Bianconi, réalisatrice et auteure ; Edmond Blattchen, ancien journaliste RTBF, émission « Noms de Dieux » (RTBF) de 1992 à 2015 ; Françoise Bonivert, journaliste à RTC-Liège, réalisatrice ; Jean-Michel Bonvin, professeur ordinaire en politique sociale à l’Université de Genève ; Fabrizio Borrini, artiste plasticien ; Philippe Bossuyt, 13e RDP, opération Turquoise ; Simon Bouazza, directeur du théâtre Le Forum à Liège ; Nathalie Caprioli, journaliste, responsable de rédaction à Imag, magazine de l’interculturel, autrice de L’ouragan a frappé Nyundo récit de Félicité Lyamukuru ; Marie-France Collard, documentariste, auteure de théâtre dont « Rwanda 94 », membre du Groupov ; Jean-Louis Colinet, directeur du Festival de Liège ; André Comte-Sponville, philosophe matérialiste, rationaliste, humaniste ; Maryse Condé, écrivaine, fondatrice du Centre des Etudes Françaises et Francophones à l’Université de Columbia aux USA ; Catherine Cuyot, journaliste, co-présidente de l’Alliance des Femmes pour la Démocratie (AFD) ; Boris Cyrulnik, neurologue, psychiatre, éthologue, psychanalyste, écrivain ; Georges Dallemagne, député CDH, docteur en médecine, ancien collaborateur de MSF, ancien directeur général d’Handicap International ; Geneviève Damas, écrivaine, auteure dramatique, metteuse en scène, comédienne ; Thomas D’Ansembourg, ancien avocat, psychothérapeute, conférencier, écrivain ; Jean-Pierre Dardenne, réalisateur ; Luc Dardenne, réalisateur ; Dominique Dauby, secrétaire générale des FPS (Femmes Prévoyantes Socialistes) ; Patrick Delamalle, journaliste à la RTBF et à Arte-Belgique ; Jacques Delcuvellerie, fondateur du Groupov, auteur de théâtre dont « Rwanda 94 », metteur en scène, acteur ; Benoît Dervaux, réalisateur, directeur de photographie, cadreur ; François De Smet, président de « DéFI », philosophe et scénariste ; Vinciane Despret, philosophe des sciences, essayiste, professeure à l’Université de Liège et à l’Université Libre de Bruxelles ; Christiane Dewan, collectif des femmes d’Ottignies Louvain-La-Neuve ; Jacques Dubois, professeur émérite de l’Université de Liège, philosophie et lettres, ancien membre du « groupe μ », rhétorique générale et sociologie de la littérature ; Cécile Dupont, psychologue ; Bernard Duterme, directeur du CETRI (Centre tricontinental), sociologue, essayiste ; Nassera Dutour, présidente du Collectif des familles des disparus enAlgérie et présidente de la Fédération euroméditerranéenne contre les disparitions forcées ; Vincent Engel, professeur de littérature et histoire des idées à l’Université Catholique de Louvain, écrivain, dramaturge, scénariste ; Entr’âges asbl (travail sur l’intergénérationnel en éducation permanente et en cohésion sociale) ; Philippe Evrard, directeur des « Territoires de la mémoire » ; Georges Yoram Federmann, psychiatre gymnopédiste, président du MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples) ; Caryl Ferey, écrivain et scénariste ; Bernard Foccroulle, musicien, ancien directeur du Théâtre de la Monnaie et du Festival d’Aix-en-Provence ; Anne Fontaine, réalisatrice ; Claire Gavray, psychologue, psychothérapeute, fondatrice de l’association « Paroles d’enfants » ; Guy Gilbert, prêtre, écrivain, fondateur de l’association « la Bergerie de Faucon » ; Jean-Louis Gilissen, avocat, Droit international, Droit de l’homme, Droit Humanitaire International ; Corinne Gobin, politologue, professeure à l’Université Libre de Bruxelles, maître de recherche au FNRS, fondatrice du GRAID (Groupe de Recherche, Acteurs Internationaux et Discours) spécialisé dans l’étude des discours politiques ; Jean-Paul Habimana, journaliste, rédacteur en chef du journal Oeil d’humanité, écrivain ; Pierre Halen, profeseur à l’Université de Lorraine, directeur de la revue Etudes littéraires africaines, membre de l’Académie Royale des Sciences d’Outre-mer ; Mejed Hamzaoui, professeur en sciences sociales à l’Université Libre de Bruxelles ; Vinciane Hanquet, fondatrice de l’asbl « Racines » ; Jean-Michel Heuskin, directeur du Mnema, Centre pluridisciplinaire de la transmission de la mémoire, Cité Miroir à Liège ; H.I.J.O.S-Paris (réunit les filles et fils de disparus, d’asssassinés, d’anciens prisonniers politiques et d’exilés de la dernière dictature militaire en Argentine) ; Alexia Jacques, psychologue systémicienne, professeure à l’Université Libre de Bruxelles, autrice de nombreux articles dont « Corps et souffrances génocidaires, Plongée dans l’univers de la déshumanisation » ; Brigitte Kaquet, fondatrice du Festival Voix de Femmes ; Aimable Karirima Ngarambe, journaliste et réalisateur ; Alain Kazinierakis, photographe, photo-reporter, auteur avec Yolande Mukagasana de Les blessures du silence – témoignages du génocide au Rwanda  ; Joël Koteck, politologue et historien, Université Libre de Bruxelles, spécialiste des questions de génocide, d’antisémitisme, de nationalisme ainsi que de la construction européenne ; Jeanne Labrune, réalisatrice et actrice ; Catherine Laviolette, docteure en sciences politiques et sociales, chargée de recherche à l’IWEPS (Institut Wallon de l’Evaluation, de la Prospective et de la Statistique) dans les domaines de la précarité, de la désaffiliation et de la débrouille chez les jeunes en Wallonie ; Jean-Marie Lemaire, neuropsychiatre, président de la fédération internationale « Clinique de concertation », intervenant à « Tabane » ; Dominique Lurcel, metteur en scène de la Cie « Passeurs de mémoires », co-fondateur du lycée autogéré de Paris ; Altay A. Manço, docteur en psychologie, directeur scientifique à l’IRFAM (Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations), directeur de la collection « Compétences interculturelles » aux éditions L’Harmattan ; Pierre Marchal, professeur émérite à l’Université Catholique de Louvain, psychanalyste ; Michela Marzano, philosophe, chercheuse, écrivaine, professeure de philosophie morale et politique à l’Université Paris-Descartes, éditorialiste à la Repubblica, membre du CNRS (unité de recherche CERSES – Centre de Recherche, Sens, Ethique, Société) ; Marie-Jeanne Matagne, ex-enseignante à l’Ecole Sociale de Karubandaau Rwanda ; Francine Mayran, psychiatre, céramiste, peintre, experte au Conseil de l’Europe, transmetteuse par l’art de la mémoire de la Shoah et des génocides des Tsiganes, des Arméniens, des Tutsis et des Yézidis ; Thierry Michel, cinéaste, photographe et journaliste, auteur de 2 longs métrages et de nombreux documentaires politiques et sociaux ; Denis M’Punga, comédien, metteur en scène, musicien, compositeur ; Esther Mujawayo, co-fondatrice d’AVEGA-AGAHOZO (Association des veuves du génocide d’avril 1994), sociologue et psychothérapeute, collaboratrice dans un centre psychologique pour réfugiés à Düsseldorf ; Yolande Mukagasana, rescapée du génocide, écrivaine, co-auteure du spectacle « Rwanda 94 » du Groupov, présidente de la « Fondation Yolande Mukagasana » créée en janvier 2021 (lutte contre le négationnisme et le révisionnisme du génocide contre les Tutsis, lutte contre l’idéologie du génocide et la promotion de tous les arts qui partagent la même finalité, Rwanda) ; NDIHO-Je suis vivante, association qui vient en aide aux femmes tutsi victimes du génocide à Mushubati, ndiho.fr (Rwanda) ; Elisabeth Nicoli, avocate, co-présidente de l’AFD (Alliance des Femmes pour la Démocratie) ; Mariana Eva Perez, écrivaine, petite-fille d’une grand-mère de la Place de Mai (Argentine) ; Ambroise Perrin, journaliste ; Pietro Pizzuti, comédien, metteur en scène, auteur ; Ruby Irene Pratka, journaliste indépendante ; Thierry Prungnaud, ancien gendarme du GIGN, auteur de Silence Turquoise (il y raconte son expérience au Rwanda et accuse l’armée française d’avoir laissé massacrer des civils rwandais) ; Philippe Reynaert, consultant audiovisuel et cinéphile militant, fondateur de Wallimage ; Gabriel Ringlet, prêtre, écrivain, journaliste, professeur émérite de journalisme et d’ethnologie de presse à l’Université Catholique de Louvain ; Jacques Roisin, psychanalyste, écrivain, conférencier, travaille sur la victimologie, la dégradation des conflits sociaux en crimes de masse et génocides, auteur de Dans la nuit la plus noire se cache l’humanité. Récits des justes du Rwanda  ; Jean-Philippe Schreiber, professeur à l’Université Libre de Bruxelles ; Sylvie Somen, directrice du Théâtre Varia, Bruxelles ; Simone Susskind-Weinberger, femme politique (PS), ancienne présidente du CCLJ, fondatrice des « Actions in the Mediterranean » pour le dialogue entre Israël et la Palestine, ainsi que pour un dialogue judéo-arabe en Belgique, militante pour la paix ; Yves Ternon, médecin, docteur en histoire, écrivain, s’est consacré à la recherche sur les crimes contre l’humanité, sur les génocides arménien, juif et rwandais, ancien participant à la Commission d’enquête citoyenne sur l’implication de la France au Rwanda ; Pie Tshibanda, psychologue, écrivain, conteur ; Pierre-Etienne Vandamme, chercheur en philosophie politique à l’Université Libre de Bruxelles, chercheur sur les théories de la justice et de la démocratie ; Jaco Van Dormael, réalisateur, metteur en scène ; Luc Van Grunderbeeck, comédien ; Laurette Vankeerberghen, comédienne, scénariste, réalisatrice ; Philippe Van Merbeeck, docteur en médecine, neuropsychiatre et psychanalyste centré sur les enfants et les adolescents ; Ina Van Looy, directrice du CEC (Centre d’Education à la Citoyenneté) au CCLJ (Centre Communautaire Laïc Juif David Susskind) ; Julia Varley, actrice, metteuse en scène à l’Odin teatret – Danemark, Ista (International school of theatre antropology) Magdalena Project, transit Festival-Holstebro ; Manuela Varrasso, ancienne collaboratrice de MSF, Plan International, UNICEF, experte en genre et intersectionnalité du service anti-discrimination chez Actiris ; André Versaille, écrivain, éditeur, documentariste ; Christine Villeneuve, juriste, co-directrice des Editions Des Femmes-Antoinette Fouque ; Enrico Vitale, professeur à la Faculté des Sciences de l’Université Catholique de Louvain ; Françoise Wallemacq, grande reporter RTBF ; Pierre Wolper, recteur de l’Université de Liège, informaticien, lauréat des prix « Gödel » et « Paris kaneliakis » ; Antoine Wauters, écrivain et scénariste ; Jean Ziegler, homme politique, sociologue, écrivain, polémiste, membre consultatif des droits de l’homme aux Nations-Unies, ancien rapporteur spécial à l’ONU pour le droit à l’alimentation.

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