Fil info

Affaire Halimi: le droit et la psychiatrie cautions d’une injustice

Manifestation en mémoire de Sarah Halimi à Paris en 2020.
Manifestation en mémoire de Sarah Halimi à Paris en 2020. - AFP

Il faut entendre l’indignation et le dégoût collectifs, et prendre la mesure de la honte de voir un homme déclaré irresponsable de l’assassinat et de la défenestration d’une sexagénaire, la docteure Sarah Halimi. Apparemment, la drogue qu’il a choisi de consommer a peut-être contribué à le rendre assassin et antisémite, ou à tout le moins assassin. Il ne sera donc pas jugé.

Que la Cour de cassation de France ait appliqué une loi, c’est encore la moindre des choses. Qu’on défende la décision de la Cour en avançant que la jurisprudence est constante sur ce point, c’est se tromper de débat. L’affaire Halimi nous interroge sur ce qui est juste, et non seulement ce qui respecte le droit. Antigone le savait déjà.

Il est également fautif de se barricader derrière les seuls avis de psychiatres lorsqu’un acte, cet assassinat antisémite, est à ce point révoltant qu’il fait l’unanimité contre lui.

« Bouffée délirante »

Certains experts ont expliqué sans sourciller que la « bouffée délirante » a privé l’assassin de discernement. On aurait pu aller plus loin que la bouffée délirante: il n’est plus du tout inhabituel pour certains chercheurs de tout expliquer par la biologie, y compris les prédispositions à discriminer, à tuer ou à violer, ou par les aléas de l’un ou l’autre stimulus ou traumatisme, récent ou passé. En l’espèce, le délire allégué a bien un responsable: le consommateur de drogue. Un chauffard ivre est condamné pour avoir tué sur la route, bien que sous les effets de l’alcool. Son choix de boire procède de sa libre volonté. La liberté a une limite : la responsabilité à l’égard d’autrui, surtout quand autrui est plus faible et ciblé. Nous sommes tous des obligés.

Comment comprendre qu’un homme puisse être incapable de distinguer le bien du mal, mais pourtant tout à fait capable de distinguer une juive d’une non-juive? Des experts peuvent probablement l’expliquer, mais personne ne peut s’en contenter.

Ni le droit, ni la psychiatrie n’existent en-dehors de nous-mêmes, ce ne sont que des constructions sociales. Le droit est censé organiser une société sûre et la médecine soigner ses citoyens. L’un et l’autre sont et font ce que nous en décidons.

Il faut donc, une nouvelle fois, nous interroger sur les personnes que nous voulons être, les sociétés que nous voulons former et les messages que nous voulons transmettre à nos enfants.

Le président français a émis l’idée de modifier la loi, et son garde des Sceaux en étudie la pertinence. Nous plaidons pour de l’ambition dans ce cadre, et un débat vigoureux. Evidemment, il ne s’agit pas de « juger les fous », ni même de remettre en question que l’on puisse être, dans certains cas, déclaré irresponsable pénalement. Il n’est ici aucunement question de remplacer le pouvoir du juge par celui l’émotion populaire, fût-ce-t-elle légitime, mais de permettre à l’Etat de droit d’avoir un droit en état de répondre à Antigone sans oublier Créon.

Une question de justice et de dignité

Il faut pouvoir dire que lorsqu’un acte odieux est consécutif à une situation volontairement créée, par exemple en se droguant, son auteur doit être jugé, même contre l’avis des experts. Si la loi doit être changée, en France comme en Belgique, alors qu’elle le soit. C’est une question de justice et de dignité.

Il s’agit d’accepter que les mots ont un sens, et que se droguer a des conséquences. Il est inaudible de refuser de juger l’assassin d’une sexagénaire au motif que cet individu était en proie à un délire associé à sa consommation de drogues.

À défaut, nous continuerons de vivre irresponsables et honteux.

Co-signataires (par ordre alphabétique): Sana Afouaiz, fondatrice de Womenpreneur; Thierry Afschrift, avocat; Daniel Bacquelaine, député; Jonathan Biermann, échevin; Georges-Louis Bouchez, président du Mouvement Réformateur; Baron Jacques Brotchi, neurochirurgien et président honoraire du Sénat; Eddy Caekelberghs, journaliste; Barbara Cuglietta, directrice du Musée juif de Belgique; Aurélie Czekalski, députée; Jan Deboutte, Ambassadeur (hon.), Chef de la délégation belge auprès de l'IRHA; François De Smet, président de DéFI; Charlie Dupont, acteur; Nadia Geerts, essayiste; Olivier Goldberg, président du Keren Hayessod; Grégoire Jakhian, avocat; Joël Kotek, politologue; Esther Kouablan, directrice du MRAX; Jean Leclercq, professeur UCLouvain et membre de l’Académie Royale de Belgique; Véronique Lefrancq, députée; David Leisterh, député; Sylvain Lipschutz, président de la Joodse Centrale; Marc Loewenstein, député; Claude Marinower, échevin; Sophie Rohonyi, députée; Richard Ruben, comédien; Nathalie Skowronek, auteure; Regina Suchowolski-Sluzny, présidente du Forum der Joodse Organisaties; Viviane Teitelbaum, députée-auteure; Sam Touzani, artiste-citoyen; Nathalie Uffner, metteur en scène; Serge Vandervorst, président du service laïque d’aide aux personnes du Brabant Wallon; Alain Wahba, conseiller communal; Brigitte Weberman, productrice LN24 et animatrice; David Weytsman, député.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches