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Carte blanche: Le génocide arménien continue en sourdine

La diaspora arménienne s’est rassemblée devant l’ambassade turque aux Etats-Unis après la déclaration de reconnaissance du génocide arménien de 1915 par le président Joe Biden.
La diaspora arménienne s’est rassemblée devant l’ambassade turque aux Etats-Unis après la déclaration de reconnaissance du génocide arménien de 1915 par le président Joe Biden. - Reuters

Samedi dernier, lors d’une commémoration du « Medz Yeghern » (ou le « Grand Crime »), Joe Biden est le premier président des États-Unis à avoir reconnu que ce que les Arméniens ont vécu sous le régime des Jeunes Turcs il y a 106 ans était un « génocide ». Ceci est un terme juridique que l’Assemblée générale des Nations Unies a décrit dans une résolution du 9 décembre 1948, qui est par ailleurs devenue une convention contraignante le 12 janvier 1951. Mais dès que j’ai posté la nouvelle de la déclaration de M. Biden sur les médias sociaux, une amie américano-arménienne m’a laconiquement répondu « quel génocide » ? Car comme la plupart des Arméniens, elle est consciente que son peuple n’a pas seulement été menacé et persécuté au passé, mais qu’il l’est toujours.

Passé et présent

« Les Américains honorent tous les Arméniens qui ont péri dans le génocide qui a commencé il y a 106 ans aujourd’hui », disait la déclaration du président américain. « Nous affirmons l’histoire. Nous ne faisons pas cela pour accabler quiconque mais pour nous assurer que ce qui s’est passé ne se répète jamais. » Une responsable américaine, sous couvert de l’anonymat, y a ajouté : « Il s’agit de travailler pour faire en sorte que de telles atrocités ne se répètent pas. Une part cruciale de ce processus est de prendre acte des faits historiques. »

On aurait espéré que ces derniers mots ne soient pas en vain, or ils le demeurent hélas. Car la Turquie refuse non seulement obstinément de voir son passé dans les yeux mais continue aussi de menacer les Arméniens.

Les Turcs ont toujours soutenu que les attaques contre les peuplades chrétiennes au sein de l’ancien empire ottoman dès 1915 relevaient de simples actes de guerre et non pas d’une politique volontariste d’exterminer tout élément non-turc sur le territoire. Mais ils mentent, tout comme ils mentent aussi quand ils prétendent ne pas être impliqués dans l’attaque azerbaïdjanaise de l’automne dernier contre l’enclave appelée Haut-Karabakh en Occident et que les Arméniens appellent la République autonome d’Artsakh. Le dernier rapport annuel du Pentagone, en revanche, ne ment pas : les Azéris ont gagné la guerre à l’automne avec le soutien des forces de l’Otan, à savoir turques.

J’étais sur place juste après la guerre : sur la route vers Chouchi (Sjousji en arménien), le panneau se lit maintenant « Şuşa » en Azerbaïdjan et un drapeau turc y flotte fièrement à côté de celui de l’Azerbaïdjan. Jusque récemment presque exclusivement habitée de chrétiens arméniens, Pâques n’y a pas été célébrée pour la première fois depuis des siècles. La plus ancienne église de la ville est rasée, la cathédrale gravement endommagée. J’ai aussi vu les dégâts dans la capitale de l’Artsakh, Stepanakert, quasiment entièrement peuplée d’Arméniens chrétiens. Une école importante avait été volontairement ciblée par plusieurs obus, comme pour bien faire comprendre aux habitants chrétiens de la ville : il n'y a plus d'avenir pour vos enfants ici.

Prisonniers de guerre

C’est le président russe Vladimir Poutine qui, la nuit du 9 au 10 novembre 2020, a mis fin à cette guerre après 44 jours de lutte inégale et a forcé le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian, à conclure un accord de paix. Depuis lors, le monde politique à Erevan est fortement troublé, car grand nombre d’Arméniens estiment que M. Pachinian a mal géré le conflit. L’accord de paix entérine en effet une perte importante de territoires pour les Arméniens, bien que s’impose la question si les prédécesseurs de M. Pachinian n’ont pas eux-mêmes commis des erreurs historiques en vidant certaines zones du Nagorno-Karabakh de leurs minorités azéries après leurs succès militaires au début des années 1990 et en commettant aussi quelques atrocités, comme le massacre de Xocalı (Ivanian en arménien) du 26 février 1992.

Ce qui n’empêche que la République autonome d’Artsakh, en général non reconnue par les autres nations, a dû renoncer à environ la moitié de son territoire. Le corridor de Lachin, qui relie la République d’Arménie à cette enclave rétrécie, est désormais pour cinq ans sous contrôle russe. Il a également été convenu d’échanger des prisonniers de guerre. L’Arménie et Artsakh, quant à eux, se sont retirés des zones concédées et ils ont libéré tous les soldats azerbaïdjanais. Mais Bakou ne respecte toujours pas les termes de l’accord de paix : on n’a toujours aucune nouvelle d’au moins 200 Arméniens capturés. Les Azéris les appellent invariablement « des terroristes » et refusent toute information sur leur sort. Ce faisant, ils violent non seulement l’accord de paix, mais – en tout cas pour ce qui concerne soldats arméniens réguliers – aussi le droit international.

La haine propagée par Bakou

Pendant la guerre du 28 septembre au 10 novembre 2020, les descendants des bourreaux et des victimes d’antan se sont à nouveau affrontés. Entre-temps, l’Azerbaïdjan et la Turquie continuent par ailleurs d’attiser le conflit. Quand M. Biden parle de « s’assurer que cela ne se répète plus jamais » et qu’Ankara répond que « la conscience du peuple turc [n’acceptera] jamais les allégations faites à son égard », ce dernier est particulièrement important sur le terrain. Des manuels scolaires en passant par des messages haineux interminables dans les médias azerbaïdjanais aux déclarations quotidiennes du dictateur, M. Aliyev, et son entourage à Bakou : les Arméniens y sont invariablement étiquetés de « chiens chrétiens » qu’il vaut mieux tuer ou du moins expulser définitivement du territoire.

Lors de la célébration de la victoire à Bakou le 10 décembre dernier, le président turc Recep Tayyip Erdogan a fait référence en termes élogieux aux frères Ismaël Enver Pacha et Mustafa Nuri Pacha, commandants de l’Armée islamique du Caucase, qui figurent parmi les principaux instigateurs des massacres de 1915-1917 et 1919-1921 dans le Caucase du Sud. C’est comme si la Chancelière allemande Angela Merkel se vantait aujourd’hui dans un discours d’Adolf Eichman, d’Heinrich Himmler ou des Schutzstaffel (SS). Et il y a quinze jours, le président Aliyev, en uniforme militaire a ouvert le « Parc de trophées militaires » à Bakou, qui expose de centaines de casques pillés de soldats arméniens. Ce nouveau musée doit illustrer « la volonté infaillible de l’armée azerbaïdjanaise ».

La lâcheté de l’Occident

MM. Aliyev et Erdogan ne cachent pas que le conflit n’est pas terminé. Mes nombreux amis arméniens – dans le Caucase et dans la diaspora – publient constamment des messages nationalistes sur les médias sociaux. Cela me semble un peu pathétique ; quand on regarde vers le bas du haut de la colline juste avant l’entrée Sjousji/Şuşa, on se rend vite compte que Stepanakert ne tiendra plus 24 heures lors d’une prochaine attaque. L’avenir de la présence chrétienne dans le Caucase méridional pend à un petit bout de fil – russe en l’occurrence – et personne à Bruxelles s’en soucie. Human Rights Watch vient de faire état de torture de prisonniers de guerre arméniens à Bakou ; quelqu’un a-t-il entendu la moindre réaction de la part du président du Conseil européen, Charles Michel, ou du Haut Représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Josep Borrell ?

La méthode turque est toujours la même : elle consiste en un calcul permanent des équilibres de pouvoir. Car Ankara ne cherche pas l’équilibre, ni la confiance ni des accords durables avec d’autres États. Il n’y a jamais eu aucune ouverture pour négocier l’ingérence turque à Chypre, dans le nord de la Syrie ou en Arménie. Et l’Union européenne laisse systématiquement couvertes toutes les questions controversées avec Ankara. Le récent « sofagate » a été particulièrement éclairant : il a révélé l’amateurisme européen et le désaccord entre les États membres européens d’une part, et le cynisme des autorités turques d’autre part. Car les potentats dictatoriaux que sont MM. Erdogan et Aliyev se rendent bien compte qu’ils n’ont rien à craindre des Européens. Reste la question si le président américain Joe Biden, va réellement rompre avec la lâcheté qui régit l’attitude occidentale vis-à-vis de l’Azerbaïdjan et son grand frère turc depuis si longtemps.

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