Fil info

Carte blanche: «La traversée» de Patrick de Saint-Exupéry, une autre forme de négationnisme?

En 1997, des réfugiés rwandais arrivent à Ubundu, en RDC.
En 1997, des réfugiés rwandais arrivent à Ubundu, en RDC. - AFP

De nombreux médias francophones ont fait beaucoup d’honneur au « long reportage » du journaliste Patrick de Saint-Exupéry, publié dans La traversée, paru aux éditions Les Arènes dans la Collection Reporters. Nous l’avons donc lu. Et nous voulons faire part de notre indignation.

D’après la quatrième de couverture, l’enjeu de cette « odyssée au cœur de l’Afrique » est de « Vérifier les accusations des autorités françaises répétées inlassablement depuis plus de vingt ans : un génocide se serait déroulé au cœur de la forêt équatoriale congolaise, des centaines de milliers d’hommes et de femmes auraient été massacrés dans l’indifférence ». En réalité, le véritable enjeu de La traversée est insidieusement de décrédibiliser un rapport des Nations unies documentant les crimes de masse impunis dont le Congo a été le théâtre tragique. Ce « Rapport Mapping » a été remis en lumière par le Dr. Mukwege lors de son discours de réception du Prix Nobel de la Paix : « Au moment même où je vous parle, un rapport est en train de moisir dans le tiroir d’un bureau à New York. Il a été rédigé à l’issue d’une enquête professionnelle et rigoureuse sur les crimes de guerre et les violations des droits humains perpétrés au Congo. Cette enquête nomme explicitement des victimes, des lieux, des dates mais élude les auteurs. Ce Rapport du Projet Mapping établi par le Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits Humains, décrit pas moins de 617 crimes de guerre et crimes contre l’humanité et peut-être même des crimes de génocide. Qu’attend le monde pour qu’il soit pris en compte » ?

Parmi les pays le plus souvent cités figure en première place le Rwanda, accusé par les enquêteurs de l’ONU d’avoir massacré un nombre incalculable de réfugiés hutus rwandais et de civils congolais. Plus grave, les attaques, « en apparence systématiques et généralisées » de l’AFDL/APR (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo/Armée patriotique rwandaise) contre les civils, lors de la « première guerre du Congo » de 1996 à 1997, « révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide ». Un lecteur non averti pourrait ne pas s’apercevoir que l’objectif de La traversée est de disqualifier le Rapport Mapping et que cette « enquête » ne repose que sur des témoignages très limités et sur des falsifications par altération des documents auxquels elle se réfère.

Des témoins crédibles ?

Comportement étrange pour un journaliste indépendant, avant d’entamer son périple congolais, il prépare son enquête en compagnie de l’officier supérieur rwandais, le général James Kabarebe, qui a dirigé les opérations militaires de l’AFDL/APR visant à démanteler les camps et à traquer les réfugiés hutu à travers le Zaïre. C’est donc avec l’un des principaux auteurs présumés de crimes de masse commis durant cette « traversée » que le reporter trace l’itinéraire qu’il va emprunter.

Son « enquête » se poursuit auprès de « témoins » rencontrés, un peu par hasard, dans les localités congolaises où il fait étape. Quelques Congolais et expatriés avec lesquels il converse. Parmi eux, seulement sept lui parlent des massacres, de manière très générale puisqu’aucun n’a été témoin direct des événements. C’est sur base de ces quelques « témoignages », et d’une prétendue absence de traces, qu’il s’acharne à dénigrer le Rapport Mapping. Sur les 318 pages de son livre, il ne cite in extenso aucun des 1.143 paragraphes du rapport qui décrivent pourtant de nombreux « incidents », la plupart du temps des massacres. Ne pouvant pas les nier, il s’attache à les minimiser et à les présenter comme des conséquences regrettables des aléas de la guerre ou des dommages collatéraux des combats.

Faire dire au Rapport Mapping ce qu’il ne dit pas

A plusieurs reprises, il tente de faire croire que le Rapport Mapping lui-même conclut qu’il n’y a pas eu intention claire de détruire le groupe ethnique hutu, donc qu’il n’y a pas eu de génocide. En réalité, le rapport ne formule très prudemment qu’une hypothèse : « La question du génocide à l’encontre des Hutus demeure irrésolue jusqu’à aujourd’hui. Elle ne pourra être tranchée que par une décision judiciaire basée sur une preuve hors de tout doute raisonnable ». On l’aura compris, on ne peut mettre sur le même pied « l’enquête » de Patrick de Saint-Exupéry et le Rapport du Projet Mapping. Du côté de La traversée, quelques conversations avec 4-5 expatriés et une dizaine de Congolais. Aucun témoin direct, aucun réfugié rwandais rencontré et interrogé. Aucune question sur les très nombreuses fosses communes qui pourraient contenir des preuves de crimes de masse et permettre peut-être de les qualifier juridiquement. Du côté du Rapport Mapping, le travail d’une équipe de 33 experts congolais et internationaux qui, d’octobre 2008 à mai 2009, ont examiné plus de 1500 documents et obtenu des informations de 1.280 témoins en vue de corroborer ou d’infirmer les violations répertoriées.

Pourquoi cette tentative de dénigrement du Rapport Mapping ?

Le Rapport Mapping est une épée de Damoclès sur la tête des dirigeants des pays impliqués dans les crimes de masse perpétrés au Congo-Zaïre et il entraîne pour les plus hauts responsables de ces atrocités des risques évidents de mise en cause.

Le premier est de devoir comparaître un jour devant un tribunal devant lequel ces auteurs présumés pourraient être poursuivis pour crimes de guerre ou, pire encore, pour d’éventuels crimes de génocide à l’encontre du groupe ethnique hutu.

Le deuxième grand risque est que, s’il est établi et reconnu que l’APR a commis des crimes de masse au Congo en 1996-97, beaucoup en arriveront à se demander si le Front Patriotique Rwandais (FPR), organisation politique dont relève l’APR, n’a pas aussi commis, auparavant, au Rwanda, le même genre de crimes de masse contre les Hutus. Cette responsabilité du FPR dans des crimes commis à partir du début de la guerre civile en octobre 1990 est documentée par des organisations internationales de défense des droits de l’homme, des chercheurs, historiens, journalistes. Toutes ces « voix dissidentes », qui reconnaissent et condamnent sans la moindre ambiguïté le génocide à l’encontre des Tutsi mais qui, dans un souci d’objectivité, ont le courage de parler des crimes de masse commis par le FPR/APR, se font systématiquement qualifier de « révisionnistes », voire de « négationnistes », dans le but évident de les discréditer ou de les réduire au silence.

Le troisième risque est que la fin de cet aveuglement, volontaire pour certains, involontaire pour d’autres, sur les crimes de masse commis par le FPR/APR ne conduise à une remise en question radicale de la doxa, du récit historique officiel, propagé depuis 25 ans, qui présente Paul Kagame et son mouvement armé FPR comme les « sauveurs qui ont mis fin au génocide des Tutsi au Rwanda et les libérateurs qui ont chassé Mobutu du pouvoir ». Ce narratif est largement accrédité dans le monde, diffusé par la plupart des médias et reçu comme parole d’évangile par une grande partie de l’opinion.

C’est donc à une opération de désamorçage de ce Rapport explosif que s’est livré le « journaliste d’investigation ». Paradoxalement, et heureusement, La traversée risque fort de produire l’effet inverse de celui recherché. Journalistes et lecteurs dotés d’esprit critique pourraient bien être amenés à s’intéresser à ce Rapport Mapping et à y découvrir par eux-mêmes les crimes de guerre et crimes contre l’humanité et peut-être même les crimes de génocide qui auraient été commis en RDC.

Où sont les négationnistes ?

L’accusation infamante de négationnisme est rabâchée depuis 25 ans par Patrick de Saint-Exupéry et d’autres auteurs, à l’encontre de ceux qui, tout en reconnaissant sans réserve le crime de génocide contre les Tutsi, ont le courage de mettre en lumière tous les crimes de masse commis dans la région des Grands Lacs. Cette accusation pourrait bien se retourner contre l’auteur tant est manifeste, tout au long de son reportage, un parti pris évident. Ne s’agit-il pas là d’une véritable entreprise négationniste ? Et les médias qui ont rendu compte de son livre, parfois sans le moindre esprit critique, ne pourraient-ils pas s’interroger sur la démarche de l’auteur et mener les recherches nécessaires à une vérité historique impartiale ?

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches