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Carte blanche: pourquoi avoir écarté les enseignants du plan de vaccination prioritaire?

Carte blanche: pourquoi avoir écarté les enseignants du plan de vaccination prioritaire?
Mathieu Golinvaux

Le 18 mars, il a été décidé de ne plus définir de groupes prioritaires supplémentaires à vacciner. Néanmoins, les services de police ont été appelés, de même que les athlètes pour les Jeux olympiques, considérés donc comme des personnes exerçant une fonction sociale et/ou économique essentielle… au contraire des enseignants, à ce qu’il faut en conclure ? Les trois ministres de l’Enseignement se sont alors manifestés et ont demandé conjointement au gouvernement « d’appuyer les efforts du personnel enseignant en veillant à ce qu’il puisse encore être considéré comme un groupe prioritaire à vacciner ».

Cette demande est restée lettre morte, le ministre de la Santé n’en ayant pas tenu compte pour déterminer les étapes de la phase 1B. Il est donc dorénavant avéré et acté que le politique ne considère pas les métiers de l’enseignement comme une « fonction sociale essentielle ». La Belgique fait dès lors partie des 54 pays du monde qui ne priorisent pas les enseignants dans leurs plans de déploiement des vaccins. En Europe, il n’y a que 4 autres pays où les enseignants ne sont pas prioritaires : le Danemark, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède, auxquels on peut donc dorénavant ajouter la Belgique.

Même si, en France, la situation est tout aussi problématique, le président Macron a au moins admis que la profession d’enseignant est parmi la plus exposée et doit être prise en compte lors de l’une des phases du plan de vaccination. Chez nous, les écoles rouvriront ce 10 mai, enfin, à 100 % en présentiel après 6 mois d’enseignement hybride… et cela pour une durée de moins de 20 jours de présence en classe. Les syndicats en front commun s’insurgent encore : « En ce qui concerne la vaccination, et malgré nos demandes répétées aux différentes autorités, force est de constater que les personnels de l’enseignement ne sont toujours pas reconnus comme prioritaires. C’est intolérable. »

La ministre de l’Enseignement, madame Désir, a tenu à « rassurer » les syndicats qui continuent à plaider pour que le corps enseignant soit prioritaire en matière de vaccination. « Nous aurons vacciné certainement une large majorité des plus de 55 ans et une partie des plus de 45 ans. La protection des personnes les plus vulnérables dans la société sera donc largement assurée. Les enseignants qui ont 50, 55 ans sont largement vaccinés ainsi que ceux qui présentent des comorbidités (…) Donc, on ne peut pas dire non plus qu’aucun enseignant n’a été vacciné. »

Et pourtant, si, on peut le dire sans risque de se tromper. Car les indicateurs de l’enseignement de 2020 sont formels  : en maternelle, l’âge maximum des enseignants recensés est de 49 ans. Personne parmi ces enseignants, pourtant particulièrement exposés par les contacts physiques constants qu’ils ont avec leurs petits élèves qu’ils mouchent, consolent, etc., n’a donc atteint l’âge fatidique de cinquante ans, selon les chiffres officiels (1). Dans ce cas-ci, on peut donc affirmer qu’aucun enseignant au niveau maternel n’a été vacciné (sauf cas de comorbidité, comme tout citoyen lambda). De plus, la moyenne d’âge des enseignants, tous niveaux confondus, se situe entre 41 et 43 ans ! Il semble clair que si « une partie des plus de 45 ans » de la population a été vaccinée, cela ne peut concerner qu’un infime pourcentage des enseignants chez lesquels la moyenne d’âge est de 42 ans.

Des arguments fallacieux

Personnes à risques du fait de leurs contacts nombreux et parfois très proches avec leurs élèves, les enseignants devraient sans aucun doute figurer parmi les personnes prioritaires à la vaccination. Mais, à leur volonté légitime de faire enfin partie des personnes à prendre en compte dans l’ordre de vaccination, on ne peut s’empêcher de constater que les professionnels de l’enseignement se voient opposer des arguments complètement fallacieux.

Les conclusions que l’on peut tirer de cette situation sont pour le moins interpellantes :

– L’enseignement n’est pas une fonction sociale essentielle puisque les enseignants n’ont pas été appelés à la vaccination lors de la dernière étape de la phase 1b (quand les policiers et les athlètes olympiques ont été appelés, entre autres).

– L’enseignant est également un employé de la fonction publique à qui son ministre de tutelle peut ouvertement opposer un argument fallacieux pour justifier un échec politique : nous n’avons pas pu vous faire vacciner mais vous ne pouvez pas dire qu’aucun d’entre vous n’est vacciné ! Joli sophisme.

Sur la base de ces conclusions et de l’état de fait qu’elles illustrent, des questions se posent. Pourquoi les enseignants n’ont-ils pas été pris en compte dans l’ordre de vaccination ? Quelles sont les raisons qui ont pu pousser les dirigeants à prendre la décision de ne pas inscrire les métiers de l’enseignement dans la liste des fonctions sociales essentielles ? Pourquoi un tel camouflet en plus d’une telle absurdité ? Puisque personne ne propose d’argument valable, quelle hypothèse peut-on émettre ? Toutes les mesures liées à la reprise scolaire sont expliquées dans la circulaire 8051 du 28 avril dernier, signée par madame Désir. On y découvre, dans les dernières pages, une information qui peut mettre sur la voie de la compréhension de ces choix. « A partir du 10 mai 2021, toutes les journées de formation organisées en interréseaux et en réseaux, que ce soit dans un format en présentiel ou à distance, sont suspendues jusqu’au 30 juin 2021 inclus. »

Pourquoi arrêter les formations continues ?

Les membres du personnel de l’enseignement qui se sont inscrits à un parcours de formation en début d’année (ce qui est obligatoire dans la fonction) et qui sont presque à la fin de leur parcours à la mi-mai, se voient dorénavant refuser l’accès aux dernières heures de cette formation continue dans laquelle ils se sont investis. Nous traversons pourtant une période où non seulement les aspects techniques liés au numérique demandent à beaucoup de se former à ces nouvelles pratiques, mais où également lesdites formations s’opèrent à distance et n’impliquent aucun risque sanitaire. Encore une fois, les mêmes questions surgissent dès lors qu’aucune explication n’est donnée : quelles sont les raisons qui ont poussé les dirigeants à vouloir arrêter les formations continues et à ainsi mettre au chômage technique tous les formateurs des organismes agréés, entre autres conséquences néfastes et absurdes ? L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’il s’agit de la même raison dans les deux cas.

À partir du moment où la décision est prise de reprendre un enseignement à 100 % en présentiel et dès lors que tous les élèves doivent revenir en classe tous les jours (pour moins de 20 jours, il faut le rappeler), il apparaît logique de tout mettre en œuvre pour que les enseignants soient le plus possible présents, en classe, auprès de leurs élèves. Dès lors, on interdit les formations afin d’éviter les absences dans le cadre scolaire des professeurs qui les suivent, et ne pourraient donc pas se trouver en classe pendant le temps de ces formations. Pour la même raison sans doute, on n’inscrit pas non plus les enseignants dans le plan de vaccination afin d’éviter les absences des professeurs qui bénéficieraient d’un jour de congé de circonstance pour se faire vacciner.

Certes, ce raisonnement peut sembler logique, mais il n’est explicité nulle part, par personne. D’autres raisons pourraient-elles être invoquées pour justifier l’interdiction de formation continue et la non-prise en compte des enseignants dans le plan de vaccination ? Si tel est le cas, nous serons heureux de les entendre. Dans l’éventualité contraire, il faut une fois pour toutes se rendre compte du mépris de nos politiques pour les métiers de l’enseignement. Car il reste une question en suspens : pourquoi ne pas nous dire à tous, et clairement, les raisons des choix politiques afin qu’on comprenne bien où on en est… Pourquoi ?

(1) Même si beaucoup d’entre nous connaissent peut-être une enseignante de maternelle de plus de 50 ans, il s’agit ici des chiffres officiels.

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