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Carte blanche: il n’y a pas que les élèves qui sont en souffrance

Carte blanche: il n’y a pas que les élèves qui sont en souffrance
Belga

Nous lisons dans la presse une multitude d’articles et témoignages d’élèves et d’étudiants qui sont en profonde difficulté suite à la crise sanitaire que nous traversons depuis plus d’un an déjà. C’est une évidence et il est bon de la dénoncer : les drames occasionnés par ce minuscule virus ne se limitent pas aux dégâts visibles et mesurables par les chiffres de contaminations et d’hospitalisations qui nous inondent quotidiennement… Les élèves et étudiants sont gravement malmenés. Il me semble toutefois que ce que je lis ne représente qu’une part de la réalité scolaire actuelle. Les équipes éducatives (professeurs, directions, membres du personnel) sont le parent pauvre de cette communication autour de l’école et sont, eux aussi, en souffrance énorme dans le contexte actuel. C’est, de façon globale, l’apprentissage et la formation qui payent un lourd tribut à la crise.

Des profs en difficulté, eux aussi

Dans mon rôle de coordination d’une section comptant un peu plus de 450 étudiants et une bonne quarantaine de professeurs (haute école), je suis à la croisée des chemins et je suis témoin de vécus terriblement difficiles, tant chez les étudiants que chez les professeurs. Voici quelques échos qui ont traversé mon bureau ces derniers mois…

Tout comme les étudiants, les professeurs sont fatigués des écrans : « Parler à un écran vide, c’est épuisant… Je n’ai aucun indice sur le niveau d’attention ou de compréhension des étudiants… Je me sens tellement seul.e et inutile dans mon bureau… » Tout comme les étudiants, les professeurs souffrent de la distance : « J’ai choisi d’être prof car je suis passionné.e par ce métier de relation et de présence, d’échange et de transmission ; ce que je fais derrière mon écran, ce n’est pas mon métier… Il y a des étudiants que je n’ai jamais vus, jamais entendus, je ne les connais pas… L’acte d’enseigner, en tout cas pour nous en haute école, dans notre section, ne peut se faire que dans une relation de confiance et de compréhension mutuelle, qui ne peut pas se construire par écran interposé… Je fais mon métier correctement parce que j’aime mon métier, et je ne peux aimer mon métier que si je connais mes étudiants, si j’ai pour eux un minimum d’empathie, de sensibilité à ce qu’ils sont, à ce qu’ils vivent, à la façon dont ils me comprennent… ».Tout comme les étudiants, les professeurs sont en surchauffe : « Question charge de travail, depuis mars 2020 je sature… Il y a eu les cours à revoir, les incertitudes sur les directives (j’ai parfois dû préparer mon cours en double, un plan A en présentiel et un plan B en distanciel), les incertitudes sur la disponibilité de locaux suffisamment grands… Il y a eu les profils d’enseignement à adapter… Il y a eu les examens à préparer, en s’adaptant au dernier moment à une modalité “à distance”, ce qui change parfois la donne au niveau du contenu… Il y a eu des tas de réunions de concertation, de réflexion, de construction… Je suis submergé.e par les questions des étudiants qui, auparavant, se traitaient en classe ou à la pause entre deux cours (par mail, par messagerie, par SMS, par WhatsApp… ça vient de partout)… Ça m’étouffe en ce moment, je n’ai plus le temps pour rien d’autre… ».

Tout comme les étudiants, les professeurs sont en recherche de sens : « Continuer comme on fait là, ça n’a aucun sens, notre enseignement est vidé de sa substance… Comment pourrais-je former des futurs professionnels de la relation (des éducateurs) tout en étant maintenu.e à distance de ceux-ci ? Ça ne rime à rien… Où sont nos projets ? Où sont les échanges en classe entre étudiants, ceux qui permettent d’appuyer nos cours et nos propos ? Où est la salle des profs, qui nous permet de nous remettre en question, de trouver le réconfort auprès de nos collègues quand on se pose des questions sur un cours, sur un étudiant ou un groupe ?… »

L’évaluation en question

Il y a, me semble-t-il, un facteur aggravant à ce malaise des enseignants, c’est la présence de deux idées fausses répandues dans le grand public :

1.  Etre prof, ce n’est pas bien compliqué, il suffit de maîtriser la matière qu’on enseigne et de savoir l’expliquer, alors être derrière un écran ou sur une estrade, ce n’est quand même pas bien différent.

Les quelques témoignages ci-dessus démontrent le contraire. La pénurie de profs en est un autre indice…

2.  Pour que la traversée de cette crise soit plus facile pour les étudiants, il faudrait simplement que les profs soient moins sévères dans l’évaluation (le politiquement correct dit plutôt « que les profs fassent preuve de bienveillance dans leurs évaluations »), voire, encore mieux, qu’on annule les examens et qu’on laisse passer tout le monde.

C’est là que les effets de la crise sanitaire deviennent insidieux… et que la crise met à mal tout le processus de l’apprentissage et de la formation. En effet, le processus d’évaluation est une partie indissociable du processus d’apprentissage. L’évaluation permet aux enseignants d’adapter leurs processus pédagogiques. Elle permet aux étudiants de savoir où ils en sont dans leur apprentissage, et d’ajuster, si nécessaire, leurs méthodes de travail. Mais aussi, elle permet aux enseignants de s’assurer que les étudiants possèdent les compétences et les acquis nécessaires pour passer à l’étape suivante.

L’objectif de la formation est de « transformer » des étudiants en professionnels compétents. Ces compétences s’acquièrent petit à petit, et en s’appuyant les unes sur les autres. La plupart des cours qui sont programmés en troisième année ne pourraient pas l’être en première année. Ils ne sont accessibles qu’aux étudiants qui ont déjà acquis certaines connaissances et développé des compétences dans les deux premières années du cursus.

Faire l’impasse sur l’évaluation, c’est manquer une étape fondamentale de la construction des apprentissages, celle qui permet de s’assurer que la suite de la formation est possible. Faire l’impasse sur l’évaluation, c’est, en réalité, mettre l’étudiant en difficulté pour la suite, voire lui faire perdre du temps en lui laissant croire qu’il est sur une trajectoire de réussite l’emmenant vers son diplôme alors que ce n’est (peut-être) pas le cas. Faire l’impasse sur l’évaluation, c’est prendre le risque d’arriver, en bout de course, avec des étudiants moins bien formés.

Génération covid ? Ce n’est pas ce que nous voulons. L’évaluation doit être adaptée à la façon dont « l’enseignement » a pu se dérouler, et c’est un défi colossal, mais elle ne peut pas être purement et simplement supprimée.

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