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La chronique «Vous avez de ces mots»: Fête des {mères} ou Fête des {mamans}?

La chronique «Vous avez de ces mots»: Fête des {mères} ou Fête des {mamans}?
Photonews

Ce dimanche 9 mai, nous fêtons les mamans. Ou plutôt les mères, puisqu’il s’agit bien de la Fête des mères, n’est-ce pas ? Oui, mais nous fêtons notre maman, pas notre mère.

Anticipant des questions qui me seront posées, comme chaque année, sur la distinction à opérer entre maman et mère, je vais tenter de préciser la répartition d’emploi de ces deux termes. L’affaire s’annonce complexe, surtout pour la période contemporaine. Mais la paix de certaines familles est à ce prix.

Mot d’enfant

Les noms mère et maman apparaissent très tôt en français : le premier, issu du latin mater, dès le 10e siècle ; le second, emprunté au latin mamma, au 13e siècle. Les deux mots ont une racine commune ma –, redoublée par expressivité dans le cas de mamma, maman.

Leurs usages respectifs sont clairement balisés par les premiers dictionnaires qui les mentionnent. Le Dictionnaire de l’Académie, par exemple, dans sa première édition (1694) définit mère en ces termes : « femme ayant mis un enfant au monde ». La différence avec maman fait l’objet de cette glose : « terme dont les petits enfants & ceux qui leur parlent se servent au lieu du mot de Mere ».

Cette association entre maman et le langage enfantin est confirmée, un siècle plus tard, par Jean-François Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1787), avec l’ajout d’une précision sur l’extension du sens du mot : « Dabord c’était un mot de mignardise qu’on avait suggéré aux enfans. Ensuite ç’a été un mot de tendresse, employé par des persones plus âgées ».

Quelques décennies plus tard, Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863) est plus complet sur le sujet : « terme dont les enfants et ceux qui leur parlent se servent au lieu du mot mère, et qui, du langage enfantin, a passé dans le langage ordinaire, les enfants devenus grands continuant à nommer leur mère maman. »

Mot de grand

L’association privilégiée de mère à la sphère officielle et de maman à la sphère privée est battue en brèche aujourd’hui. Il n’est pas rare de recevoir des condoléances adressées « à l’occasion du décès de votre maman » par quelqu’un qui ne faisait pas partie des proches de la famille. De lire un article dressant le portrait de la craquante maman de telle célébrité. Ou de recevoir, d’un site commercial, des suggestions pour « mettre votre maman à la fête ».

Dans ces contextes, maman est ressenti comme un terme plus affectueux que mère, perçu comme créant une distance. Distance qui apparaît clairement dans une remontrance comme celle-ci : « N’oublie pas que je suis ta mère ! » Mais aussi dans les locutions mère génétique, mère porteuse, mère célibataire. Ou encore dans les documents officiels qui mentionnent « mère de… ». Sans oublier la répartie un rien provoc : « Et ta mère ? »

Ces connotations différentes sont utiles pour créer certains effets stylistiques. Si Albert Camus entame L’étranger par la phrase « Aujourd’hui, maman est morte », Hervé Bazin n’associera pas ce mot à Folcoche dans Vipère au poing. Par contre, rien d’étonnant à ce qu’Éric-Emmanuel Schmitt privilégie le registre affectif dans l’incipit de son Journal d’un amour perdu  : « Maman est morte ce matin et c’est la première fois qu’elle me fait de la peine. »

Mot d’aimant

L’emploi de plus en plus fréquent de maman comme substitut de mère en agace certains pour qui cela témoigne d’une mièvrerie parfois peu compatible avec le contexte. Sans demander que l’on serve du Madame votre mère, ceux-ci préfèrent qu’il soit question de l’état de santé de leur mère, que l’on s’adresse à leur mère pour régler tel problème ou que le débat porte sur ce que signifie être mère aujourd’hui.

Plus dénigré encore est l’usage de ma maman, au lieu de ma mère. Comme ta maman, leur maman et d’autres emplois avec un possessif, ce tour véhicule une affectivité qui peut paraître inadéquate. Mais il y a plus : l’emploi du ma souligne le caractère enfantin de la formule. Dans ma maman est partie, commun dans la bouche des enfants, ma n’est pas nécessaire : il disparaîtra au fil de l’apprentissage de la langue. Le réintroduire, à l’âge adulte, dans des énoncés comme ma maman veut vous rencontrer ou à ma maman que j’aime, peut être perçu comme incongru, voire régressif.

Comment expliquer la diffusion croissante de maman au détriment de mère  ? Par des raisons sociologiques, comme le propose Pierre Encrevé  ? Selon lui, l’allongement de la durée de vie des parents et les contacts plus étroits entre les générations seraient propices au maintien de certaines habitudes langagières de l’enfance, dont l’usage de maman. Sans doute faut-il aussi invoquer l’évolution des relations intrafamiliales, devenues moins hiérarchiques, ce qui marginalise les appellatifs formels père et mère au bénéfice de papa et maman.

Le fait que la presse contribue à ce succès laisse penser que des événements très médiatisés ont pu jouer un rôle. Zapf Dingbats, chroniqueur à L’Avenir, m’a fait remarquer qu’en Belgique, l’affaire Dutroux a donné lieu, dans le contexte d’un drame personnel devenu traumatisme collectif, à une rhétorique émotionnelle : les victimes sont désignées comme « les petites » (plutôt que « les enfants »), leurs parents sont « le papa de », « la maman de », et non « le père de », « la mère de ».

Quoi qu’il en soit, l’explication n’est pas strictement linguistique. La preuve en est que nos compatriotes flamands, eux aussi, ont observé le même phénomène et émettent à son propos des appréciations aussi mitigées que celles de certains francophones. Que tout cela ne nous empêche pas d’avoir une pensée aimante, en ce jour de la Fête des mères, pour cette maman à qui nous devons d’être là aujourd’hui. Cela s’applique aussi à la prochaine Fête des pères, pour laquelle je ne remettrai pas le couvert…

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