Fil info

Carte blanche: les Assises bruxelloises contre le racisme n’intègrent pas l’antisémitisme. Pourquoi? C’est un problème

Viviane Teitelbaum.
Viviane Teitelbaum. - Belga

Les Assises contre le racisme sont une initiative du Parlement bruxellois. Toutes les formations politiques s’y rallient. Pour les organiser, un comité de pilotage est créé et mis en place par la majorité (PS-Ecolo-Défi-Groen-Open VLD-Vooruit).

Dès le départ, le bât blesse : aucune personne représentant la communauté juive n’y est associée. Discussions, négociations. Finalement le Comité de Coordination des Organisations juives de Belgique (CCOJB), la plus large fédération d’organisations juives du pays, est intégré.

Mais le problème essentiel surgit immédiatement : ne pas vouloir nommer la lutte contre l’antisémitisme aux côtés du racisme. Le CCOJB le demande, il n’est pas entendu. Il le dénonce à plusieurs reprises. Il n’est pas plus entendu.

Les Assises contre le racisme s’ouvrent donc et l’antisémitisme en est absent. Comme il est absent des politiques régionales depuis des années, où la condamnation de l’antisémitisme est systématiquement noyée dans des condamnations plus générales de racisme. Comme il est absent de la dernière déclaration de politique générale du gouvernement bruxellois, qui cible les différentes discriminations – jusqu’à mentionner la stigmatisation d’un public, dû à un discours récurrent sur la radicalisation et le terrorisme ! – mais ignore, efface totalement l’antisémitisme qui n’a pas droit de cité. Mes interpellations et celles de mon groupe à ce sujet n’ont pas permis de rectifier le tir.

Comme le président du CCOJB, Yohan Benizri, le rappelle, l’antisémitisme ne doit pas être dilué dans le racisme « parce que les deux problèmes ne se confondent pas et que les outils pour lutter contre ces haines sont différents. Il ne s’agit aucunement de particularisme, mais d’histoire, de culture et d’efficacité ».

Une place singulière…

Il ne s’agit pas pour moi de hiérarchie entre discriminations, ni de concurrence des victimes, mais nul ne peut nier que l’antisémitisme occupe une place singulière dans une Europe, construite sur la mémoire des cendres d’Auschwitz et sur le « plus jamais ça ». Il s’agit donc de donner sa place dans l’Histoire aux faits qui se sont déroulés sur notre continent, dans notre pays, car c’est au cœur même de cette Europe, dans notre Région, que les paroles antisémites sont revenues avec force et que, comme à chaque fois, les actes les suivent de près. Le tout dans une indifférence politique et citoyenne inquiétante.

Et Yohan Benizri de faire référence dans le communiqué du CCOJB à l’excellente note du Conseil des sages de la laïcité en France  : « Tandis que l’antisémitisme renvoie à une vision du monde dans laquelle les juifs incarnent le mal et l’ennemi absolu, le racisme repose sur une conception de l’humanité divisée et hiérarchisée en races ou en cultures. Les conséquences de ces deux conceptions ne sont pas les mêmes. Si le racisme réduit les personnes à des caractères immuables, physiques ou moraux, et les assigne ainsi abusivement à une identité fantasmée, l’antisémitisme se nourrit aussi de stéréotypes sur les juifs, mais y ajoute l’idée que tous les juifs seraient intrinsèquement animés par une volonté collective, partagée par chacun d’entre eux, de nuire à une population, à un pays ou au monde, dans le but d’en tirer profit, voire de les détruire. Les juifs chercheraient en effet systématiquement à déstabiliser les cadres politiques, sociaux et économiques des pays où ils sont installés afin de se les approprier. Il leur faudrait dominer tous les autres en se prétendant “le peuple élu”  . L’antisémitisme est donc lié à l’idée de conspiration : dans l’imaginaire antisémite, les juifs, dans leur ensemble, forment une communauté cohérente et soudée (“ils s’entraident”, “se tiennent les coudes”), œuvrant de manière concertée et nocive. Ce fantasme du complot donne naissance à une pensée et à un discours diabolisants, voire criminogènes ».

… qui n’est pas éconcée

Les discours lors de l’ouverture des Assises ont encore accentué la gravité de la situation. Le ministre-président Rudi Vervoort (PS) ne mentionne même pas le mot antisémitisme. Le directeur d’Unia (1), quant à lui n’a pas reconnu la singularité de l’antisémitisme, le mentionnant uniquement en le mettant sur le même pied que d’autres phénomènes liés au racisme comme la grossophobie, l’afrophobie, l’asiaphobie, l’antitsiganisme… et l’islamophobie, terme controversé, qui désigne ceux qui ont « peur de l’islam », et non ceux qui haïssent les musulmans, et par ailleurs utilisé et manipulé par les intégristes.

Des combats mis en concurrence

De plus pour les intervenants d’Unia et de Napar (2), pointer systématiquement l’intersectionnalité des luttes et non des discriminations c’est une manière de rendre l’antisémitisme invisible lorsqu’il émane de certaines parties de la population, elles-mêmes victimes de racisme. Ce qui permet à des dérives communautaristes de s’installer. Ainsi, au lieu d’additionner les combats, ils sont mis en concurrence. Or, l’identité de chaque personne est faite de multiples appartenances, et évolue au cours de notre vie. D’où l’importance de l’universalisme, qui ne nie ni les différences, ni les cultures, ni l’inégalité des discriminations, mais affirme que les personnes peuvent s’en émanciper.

Comme le souligne à ce propos le Comité des sages de la laïcité en France, « on peut donc aujourd’hui véhiculer des considérations qui relèvent de l’antisémitisme au nom de l’égalité. Aussi est-il important de faire la distinction entre racisme et antisémitisme et d’expliquer pourquoi celle-ci se justifie. Depuis le début des années 2000 et la conférence de l’ONU à Durban sur le racisme, l’antisémitisme se pare volontiers des habits de l’antiracisme.

(…) L’exaltation de la tolérance et de l’antiracisme, dans le discours néo-progressiste, se retourne contre le particularisme juif, contre l’idée même qu’il puisse y avoir un État qui se réclame d’une identité propre. C’est au nom même de la lutte contre le racisme que peut s’exprimer aujourd’hui la haine antijuive. Il s’agit d’une spécificité de l’antisémitisme contemporain ».

Une assignation à résidence identitaire

Quand on est dans ce schéma et que ce n’est plus le « qui parle » ou le « ce que je dis » qui prime mais le « d’où tu parles », c’est une assignation à résidence identitaire. Ce que tout et toute démocrate se doit de refuser. C’est remettre la notion d’intérêt à agir – par qui et non sur quoi – en avant et non plus l’assistance à personne en danger ou menacée. C’est le retour de l’essentialisme et de la confiscation de la parole libre (3).

Camus disait : « mal nommer les choses ajoute au malheur du monde ». Ne pas les nommer renforce ce malheur avec vigueur. Encore faut-il le comprendre pour y remédier.

(1) Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme.

(2) Coalition pour un plan d’action interfédéral contre le racisme.

(3)  Dans mon analyse.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches