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La «Lettre de la City»: à Jersey, tempête sur un paradis fiscal

La «Lettre de la City»: à Jersey, tempête sur un paradis fiscal
AFP

Saint-Hélier, somme toute la très banale « capitale » de l’île anglo-normande de Jersey, respire la tranquillité et le bonheur. King Street aligne les mêmes enseignes commerciales que les artères marchandes des petites villes anglaises. Des dames aux cheveux blancs font les mots croisés du Jersey Evening Post dans l’un des nombreux salons de thé d’une bourgade où il ne se passe jamais rien.

Et soudain, deux canonnières de la Royal Navy, des matelots en armes, une flottille de pêcheurs normands en colère, oriflammes, clameurs et fumigènes et, pour couronner le tout, un patrouilleur de la marine française. C’était le 6 mai à l’entrée du principal port de cette île de 186 km2 et de 90.000 habitants posée à quelques encablures de Cherbourg. Sursaut de la conscience nationale, ferveur patriotique, fantasmes de grandeur retrouvée, volonté de démontrer de quel métal les peuples britannique et français sont faits… la confrontation de vingt-quatre heures a été un peu de tout cela.

Pourtant, le bras de fer franco-britannique n’avait rien, vraiment rien d’une tragicomédie de Clochemerle. Avec sa côte découpée et ses jardins fleuris, la carte postale qu’est Jersey donne une impression trompeuse. Au cœur de Saint-Hélier prospère un formidable paradis fiscal arrimé à la City dans une sorte de remake de la romance Cousin, Cousine.

Etroitement liée au Royaume-Uni depuis sept siècles, Jersey n’a jamais été membre de l’Union européenne. Londres assure les relations étrangères et la défense des îles Anglo-Normandes dotées d’une large autonomie. En raison de ce statut particulier clairement revendiqué, les directives communautaires n’ont jamais été applicables lorsque Londres était membre de l’UE, entre 1973 et 2020. Sur le plan juridique, Jersey est rattachée depuis 933 au duché de Normandie, dont le duc n’est autre que… la Reine Elizabeth II.

Trois places financières discrètes

Cette position « Not quite European » (pas vraiment Européen) a permis à Jersey, Guernesey et Sark d’attirer les avoirs des contribuables aisés du monde entier dans ces lieux pittoresques à l’allure méditerranéenne malgré le climat et le granit dans lequel les maisons sont construites. Depuis le début des années 70, fuyant le fisc et les autres vicissitudes politico-sociales, nombre de ceux à la tête de grosses et moyennes fortunes ont transféré une partie de leurs actifs dans ces trois places financières discrètes et adeptes, sans fausse honte, des avantages fiscaux. Il n’y a pas d’impôt sur la fortune, sur les successions ou sur les sociétés.

Pas étonnant dans ces conditions que Jersey soit au cœur d’un impressionnant réseau d’institutions financières comprenant le nec plus ultra des banques internationales, administrateurs de fonds, cabinets comptables et bureaux d’avocats. Rien que du beau monde.

Mais la transparence des tours de verre de Saint-Hélier n’est qu’illusoire. La plupart des avoirs sont placés dans des trusts. Il s’agit d’une structure de préservation du patrimoine propre aux pays anglo-saxons permettant à un détenteur de biens de les confier à perpétuité à un tiers, le trustee, au profit de bénéficiaires.

Soupçonnés d’encourager l’évasion fiscale en raison du manque de transparence, ces échafaudages financiers ont survécu à toutes les attaques du réseau de recherche fiscale Tax Justice Network (TJN) comme de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Dans ses petits souliers depuis le Brexit

Au total, les trusts montés à Jersey géreraient la bagatelle de 300 voire 500 milliards de livres (347 voire 578 milliards d’euros), soit davantage que le budget de nombreux Etats. L’argent récolté par Jersey est géré par la City qui n’a pas son pareil pour faire ses vaches grasses des richesses d’autrui à l’abri des regards.

Mais depuis le Brexit, Jersey est dans ses petits souliers.

Ayant servi pendant des décennies de conduit pour l’argent venu de Londres, le centre vit mal le largage des amarres par le Royaume-Uni. Car Bruxelles aimerait instituer un registre officiel des trusts comprenant les noms des bénéficiaires qui se cachent derrière les gestionnaires d’actifs. Dans ce confetti de la Manche, dévoiler les avoirs aux yeux de tous est ressenti comme une attaque contre la vie privée.

Les Jersiais redoutent d’autant une offensive de l’UE sur l’opacité financière des trusts qu’ils ne peuvent plus compter sur l’aide de Londres comme au bon vieux temps. En effet, contrairement aux espoirs des milieux financiers offshore, le gouvernement britannique a rejeté le scénario du « Singapour-sur Tamise » à l’issue du Brexit pour rester dans les clous de la réglementation financière internationale.

Jusqu’à présent, les retombées de la sortie de l’UE sur la City ont été limitées. Ainsi, bien qu’Amsterdam, Paris et Francfort aient pris des parts de marché au « square mille » dans certains secteurs (actions européennes, gestion de patrimoine…), la place financière londonienne demeure en tête du hit-parade européen tout en talonnant New York pour l’ultime marche du pinacle. Le Royaume-Uni a rendu son industrie financière plus efficiente et plus réactive pour maintenir sa suprématie après le 31 janvier 2020. Sur le plan réglementaire, l’heure est à l’apaisement entre Londres et ses anciens partenaires de l’UE.

Aux dernières nouvelles, soucieuse de sortir du purgatoire, Jersey réfléchit à la nature des liens qui l’unissent à la City. Vaste programme, comme dirait l’autre…

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