Fil info

Carte blanche: la guerre cognitive et les vulnérabilités des démocraties

Carte blanche: la guerre cognitive et les vulnérabilités des démocraties
Photonews

La nature de la guerre continue a évolué, ayant comme conséquence qu’on est parfois face à des guerres nouvelles qui ne disent pas leur nom. Les campagnes de désinformation sont devenues de véritables armes de perturbation massive, affaiblissant le bon fonctionnement de nos sociétés démocratiques. Elles se répandent et circulent rapidement, sont peu coûteuses et ont un impact élevé. Pour le professeur Giordano, le cerveau humain est ainsi devenu le champ de bataille du 21e siècle.

Alors que pendant longtemps on a parlé de guerre de l’information, guerre de l’information qui vise à contrôler le flux d’informations (1), la guerre cognitive va beaucoup plus loin. Cette dernière est une guerre pour l’information telle qu’elle est transformée en connaissance via les processus de cognition inhérents à notre cerveau (2). Elle utilise la connaissance dans un but conflictuel sur le long terme. Le but poursuivi est par conséquent de casser la confiance de la population dans les processus électoraux, dans les institutions, dans les politiques, par rapport aux alliances et partenaires, etc. Il s’agit d’affaiblir la cohésion, d’influencer les cœurs et les esprits et de détériorer la volonté de combattre et la résilience de nos sociétés (légitimité et autorité des institutions démocratiques). Dans la guerre cognitive, le centre de gravité est donc avant tout la population au sein des démocraties. La guerre cognitive ne fait en outre pas la distinction entre la guerre et la paix, entre le combattant et le non-combattant : tout le monde est une cible potentielle.

Une surcharge de technologies

Bien que le pouvoir de persuasion soit reconnu depuis Sun Tzu et Aristote, il existe désormais la capacité d’affecter plus efficacement les capacités cognitives humaines via les nouvelles technologies. En effet, la quantité d’information à laquelle nous sommes exposés croît de façon exponentielle et est inextricablement liée aux technologies. Par conséquent, le développement de moyens de plus en plus sophistiqués tels que l’intelligence artificielle, les stratégies de communication, le marketing, le branding et les neurosciences facilitent la manipulation et forment un défi majeur en raison des caractéristiques inhérentes à l’être humain, à savoir les biais cognitifs, l’heuristique, etc.

Les sociétés occidentales sont devenues des cibles faciles de la guerre cognitive livrée par nos adversaires dont la Chine et la Russie. Cela en raison de l’ère de la post-vérité, de l’individualisme, de la polarisation et de la méfiance à l’égard de l’État, d’autant plus que les émotions ont pris le dessus sur la raison. Nous regardons plus facilement les informations qui confirment notre idéologie, au lieu des informations contradictoires. Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux ont amplifié les préjugés. Il y a maintenant une surcharge d’informations (invérifiables), les gens lisent les titres, mais pas le contenu, sont attirés par le sensationnel, les images plus que le texte. Les faits sont remis en question. Les individus cherchent des informations et les personnes sur les réseaux sociaux confirment leurs logiques (chambres d’écho) : cela exacerbe les antagonismes existants, sème la division sociale et mine la foi dans les institutions. Les ennemis de la démocratie l’ont bien compris et amplifient à travers les fake news, deep fake et autres, ces discordes à leur profit. Nos adversaires ont compris, comme le note Nick Reynolds, que « dans une guerre politique, le dégoût est un outil plus puissant que la colère. La colère conduit les gens aux urnes ; le dégoût fait éclater les pays ». De plus, nous participons à notre propre déclin, en renforçant ces logiques de silos et de tribalisme, puisque ces fausses informations sont likées et/ou repartagées. Alicia Wanless parle d’ailleurs de « propagande participative ». Tout cela est en outre facilité par les bots et les usines à trolls ainsi que par une exposition répétitive et caractérisé par des histoires qui se renforcent mutuellement. Certains réseaux sociaux sont également mieux adaptés que d’autres en fonction du contenu pour diffuser de la désinformation. La forme du contenu sera différente en fonction de Twitter, Instagram ou Linkedin par exemple. Enfin, avec les dernières technologies, les individus sont ciblés par des algorithmes (ciblage personnalisé ou ciblage de précision), en utilisant les données disponibles, collectées.

Une société fragilisée et vulnérable

La crise de confiance dans les démocraties crée une fracture dans laquelle Pékin et Moscou et d’autres s’engouffrent. Une société divisée est une société fragile et vulnérable. Comme l’expliquait Hannah Arendt, « un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut plus se décider. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez alors faire ce qui vous plaît ». Dans les sociétés occidentales, nous avons défendu les infrastructures, mais pas l’esprit humain. Or comme le rappelle Sun Tzu : « Vous pouvez être sûr de réussir vos attaques si vous n’attaquez que des endroits qui ne sont pas défendus. »

Développer des contre-narrations

Face à cette guerre cognitive, les démocraties peinent à riposter. Elles sont désavantagées en ce qui concerne la guerre cognitive étant traditionnellement des sociétés ouvertes où l’information circule librement, où l’information est diverse. Dans les régimes autoritaires, où les sociétés sont fermées, la règle est le contrôle de l’information. Il existe ainsi une asymétrie cognitive. Les régimes autoritaires pénètrent nos sociétés ouvertes avec leur désinformation alors que ces dernières se protègent à travers la cyber-souveraineté. Ainsi les diplomates chinois sont présents sur Twitter dans nos sociétés pour diffuser leur fake news alors que Twitter est interdit en Chine.

Non seulement les démocraties libérales occidentales ne sont pas préparées à ces nouvelles formes de guerre, mais elles ne semblent pas disposées à prendre les mesures nécessaires. Nous devons pourtant repenser nos sociétés démocratiques en développant des institutions fortes, une résilience sociale et psychologique face à la désinformation. Un discours fort des Etats démocratique est nécessaire. Il est donc nécessaire de développer des contre-narrations qui parviennent à mobiliser une société : il faut du storytelling, de la cohérence, des objectifs communs, tout en évitant de tomber dans le populisme. L’Occident doit également être plus offensif et mener une vraie guerre cognitive afin de pénétrer les sociétés de nos adversaires. Enfin, il faudrait également développer un partenariat entre les Gafam et les Etats pour lutter contre la désinformation.

(1) Du Cluzel, François (2020). Cognitive Warfare . Innovation Hub, p.6.

(2) Watts, C. (2018). Messing with the Enemy. Surviving in a Social Media World of Hackers, Terrorists, Russians, and Fake News . New York, Harper Business.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches