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Carte blanche: pour la sécurité des travailleurs dans l’industrie textile, l’accord Bangladesh ne peut être jeté aux oubliettes

Le 24 avril 2013, l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, avait entraîné la mort de 1.138 travailleuses et travailleurs de l’industrie textile.
Le 24 avril 2013, l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, avait entraîné la mort de 1.138 travailleuses et travailleurs de l’industrie textile. - Reuters

En mai 2013, après de longues années de pression et de négociations et porté par l’émotion suscitée par l’effondrement du Rana Plaza, l’Accord sur la protection contre les incendies et la sécurité des bâtiments au Bangladesh (ci-après Accord Bangladesh) a été adopté. Premier accord international juridiquement contraignant dans ce domaine, il marque un tournant historique dans la protection des travailleurs et travailleuses de la confection de vêtements au Bangladesh. Pour la première fois, la responsabilité des marques face aux conditions de travail désastreuses des travailleurs et travailleuses de leurs filières d’approvisionnement est reconnue. Leurs obligations de prendre des mesures pour y remédier sont enfin entérinées. Malgré les avancées incontestables résultant de cet accord, la sécurité des travailleuses et travailleurs est aujourd’hui en sursis.

Chronique d’un drame annoncé

La signature de l’Accord Bangladesh a suivi de quelques semaines la catastrophe du Rana Plaza, du nom de cette usine de confection de vêtements sise au Bangladesh, et dont l’effondrement a entraîné la mort de 1.138 travailleuses et travailleurs et blessé gravement plus de 2.000 personnes. Si l’effondrement du Rana Plaza demeure la pire catastrophe survenue dans l’industrie textile, il n’était pas le fruit du hasard. Entre 1990 et 2013, la Clean Clothes Campaign, représentée par achACT et ses organisations membres en Belgique francophone, avait dénombré, en tout, plus de 2.200 morts et 4.000 blessés dans les usines de vêtements bangladaises, marquées par des problèmes de sécurité chroniques. Jusque-là, les appels incessants de la société civile pour que les enseignes de la mode, qui y faisaient produire leurs vêtements, prennent leur responsabilité et agissent pour garantir la sécurité et la santé des travailleurs et travailleuses au Bangladesh étaient restés lettre morte, à quelques exceptions près. Et ce, en dépit du fait que l’insalubrité et le danger des usines étaient déjà largement documentés. Le scandale du Rana Plaza et la pression de la société civile qui a suivi, ont convaincu plusieurs marques à mettre fin à la politique de l’autruche embrassée jusque-là. Très sensibles à leurs images, de nombreuses grandes marques ont ainsi été forcées de prendre le problème à bras-le-corps. L’Accord Bangladesh était né.

Des avancées concrètes

L’Accord Bangladesh lie les enseignes de la mode aux principaux syndicats du pays et aux syndicats internationaux. Il leur impose, individuellement, de divulguer la liste de leurs fournisseurs bangladais et de garantir la sécurité dans les usines de production. Près de 200 entreprises ont signé cet accord. Les enjeux sont de taille puisque ce sont près de 1.600 usines et plus de 2 millions de travailleurs et travailleuses qui sont concernés. Initialement prévu pour cinq ans, l’accord a été prolongé en 2018 et arrive maintenant à échéance ce 31 mai 2021, menaçant sévèrement les avancées obtenues en matière de sécurité depuis son adoption. S’il a permis d’améliorer considérablement les conditions de travail dans les usines de confection bangladaises, les défis restent nombreux dans ce secteur marqué par des accidents fréquents. Alors que le travail entamé, voilà maintenant huit ans, commence seulement à porter ses fruits, et que de nombreux progrès dans la mise en œuvre de l’accord sont encore à réaliser, celui-ci prendra fin le 31 mai. « Avec un Accord Bangladesh, le Rana Plaza n’aurait pas emporté un millier de vies lors de son effondrement, car les travailleurs et travailleuses auraient pu refuser de retourner travailler dans ce bâtiment. L’Accord inclut les voix des travailleuses, l’Accord inclut les voix des syndicats, l’Accord sauve des vies », tels sont les enjeux de l’Accord rappelés par Kalpona Akter, directrice du Bangladesh Center for Workers Solidarity.

Les droits humains ont-ils une date limite ?

Quelle suite pour l’accord Bangladesh sur la sécurité et la santé des travailleurs et travailleuses ? Aujourd’hui, les mêmes enseignes qui s’enorgueillissaient il y a huit ans d’avoir signé un accord historique, se refusent désormais à poursuivre le travail entamé en 2013. Si des discussions sont en cours, celles-ci sont menées avec des entreprises qui tentent d’en affaiblir les contours, d’en rompre l’équilibre, mettant à mal les avancées obtenues à coup d’âpres négociations, notamment en termes de transparence, d’indépendance et de représentativité. Ce qui pose évidemment question quant à l’engagement réel de ces enseignes envers la sécurité et la santé des travailleurs et travailleuses qui produisent pour elles. Surtout, la fin de l’accord fait craindre la résurgence de catastrophes comme celle du Rana Plaza.

Le slogan « Rana Plaza, plus jamais ça », résonne douloureusement dans nos oreilles, quand on constate que les avancées ayant suivi ce drame sont aujourd’hui remises en question. L’engagement des enseignes de la mode pour la sécurité des travailleuses et travailleurs aurait-il une date d’expiration ? Avec la fin de cet accord, ce sont les vies de millions de travailleurs et travailleuses qui sont mises en danger. Et la crédibilité de l’engagement des marques envers les droits humains qui est sérieusement écornée. Comment expliquer un tel revirement de situation ? Comment accepter une telle menace pour les droits fondamentaux de millions de femmes et d’hommes ?

Un secteur fondé sur l’exploitation

A l’heure actuelle, la très grande majorité des marques de mode bien connues de nos rues commerçantes ne produisent plus les vêtements elles-mêmes mais sous-traitent ce travail dans des pays à faibles revenus et aux protections sociales fragiles voire inexistantes. La règle dans cette industrie étant de produire toujours plus au coût le plus faible possible, les travailleurs et travailleuses de la confection sont soumis à des conditions de travail dangereuses, pour des salaires de misère. Ce phénomène de sous-traitance à outrance pose des difficultés dès lors que ces mêmes grandes enseignes n’ont pas d’obligations claires de garantir le respect des droits humains et sociaux des travailleurs et travailleuses engagés par leurs sous-traitants.

Le drame du Rana Plaza a mis sous le feu des projecteurs ces conditions de travail désastreuses et alerté l’opinion publique sur la manière dont sont aujourd’hui produits nos vêtements. L’Accord Bangladesh était un premier pas historique vers des conditions de production plus humaines et plus durables. La pression de l’opinion publique d’alors avait fait émerger l’idée de reproduire ce type d’accord au Pakistan, où les accidents dans les usines sont tout aussi tristement célèbres. Qu’advient-il de ces perspectives encourageantes, alors que l’Accord Bangladesh est lui-même en danger ?

Protéger les acquis sociaux, une nécessité

Le décalage entre le discours des marques, toujours promptes à mettre en avant leur souci des conditions de travail de leurs travailleurs et travailleuses sur leurs sites promotionnels, et la réalité de leurs pratiques sur le terrain, est inacceptable. Au moment même où sont négociées des législations sur le devoir de vigilance des entreprises pour les responsabiliser en matière de droits humains – tant au niveau international, qu’européen et belge –, il semble impensable de remettre en cause la suite d’un accord qui a fait ses preuves mais qui doit être, encore et continuellement, mis en œuvre. Les droits humains ne se négocient pas, les droits humains ne sont pas un argument marketing. Il est donc grand temps que les enseignes de la mode passent des paroles aux actes. C’est pourquoi nous appelons toutes les enseignes de l’industrie s’approvisionnant au Bangladesh à ratifier un nouvel accord international contraignant, pour chaque entreprise signataire, dans sa forme la plus forte en matière de sécurité des bâtiments et de protection contre les incendies, afin de poursuivre le travail entamé il y a maintenant huit ans.

*En Belgique francophone, achACT représente le réseau international de la Clean Clothes Campaign et coordonne une plateforme de 20 organisations membres : syndicats, ONG et associations de consommateur·rices. achACT agit aux côtés de celles et ceux qui fabriquent nos vêtements et travaille à l’amélioration des conditions de travail et au renforcement des travailleuses et travailleurs de l’industrie mondialisée de l’habillement.

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