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Carte blanche: les primes de risque, ces rustines qui n’apaiseront pas la colère des services sociaux et de santé

Carte blanche: les primes de risque, ces rustines qui n’apaiseront pas la colère des services sociaux et de santé
Belga

Après un an et demi de tractations, le ministre fédéral de la Santé, Frank Vandenbroucke, et des représentants des médecins assistants candidats spécialistes sont parvenus à un accord prévoyant une meilleure protection sociale pour ces travailleurs. Cet accord n’a toutefois été conclu qu’avec les médecins flamands, leurs homologues francophones ayant quant à eux décidé de se mettre en grève pour une durée indéterminée. Cette division régionale est sans doute typiquement belge, mais il n’en reste pas moins que le statut de ces employés, entré en vigueur en 1983, évolue pour la première fois en près de quatre décennies !

Les accords conclus en Belgique et l’agitation sociale dans les services sociaux et de santé ne détonnent pas dans l’actualité récente en Europe. Toutefois, les promesses de primes et même de hausses de salaire ne font qu’effleurer les problèmes fondamentaux des travailleurs du secteur des soins, qui dépassent largement les considérations salariales. Si les problèmes non liés aux rémunérations qui gangrènent le secteur des soins depuis des années – financement insuffisant, marchandisation et privatisation, exode des cerveaux et manque d’effectifs – ne sont pas résolus, un regain d’agitation sociale dans ce secteur sera difficilement évitable en Europe au sortir de la pandémie. C’est ce qui ressort clairement d’une analyse des dynamiques et des schémas propres aux conflits sociaux observés dans le secteur des services sociaux et de santé avant l’arrivée du covid.

Des mouvements de grève qui restent rares

Premièrement, les grèves dans les services sociaux et de santé se caractérisent à la fois par leur rareté et par leur nature « éruptive ». Le plus souvent, les grèves dans le secteur suivent dans les grandes lignes les schémas généraux observés au niveau national : elles sont dans l’ensemble plus fréquentes dans les pays où le taux de grève est au-dessus de la moyenne et plus modérées dans les pays où les grèves sont rares. Dans ces pays plus calmes sur le plan social, les actions syndicales menées dans le secteur des services sociaux et de santé (ainsi que dans celui de l’éducation) commencent toutefois à faire sortir les travailleurs de leur torpeur.

Une diversité d’actions collectives

Deuxièmement, les travailleurs des services sociaux et de santé recourent à un éventail d’actions collectives très diversifié qui ne se limite pas aux grèves. Ils organisent notamment des manifestations, des actions de protestation symboliques et des campagnes de démissions en masse. Cette diversité s’explique par deux éléments. D’une part, le recours à la grève peut poser des difficultés d’ordre moral aux travailleurs du secteur des soins en raison de leur loyauté envers leurs patients et de leur éthique professionnelle. Néanmoins, si les prestations de soins sont reconnues comme un « travail » et non pas comme une « obligation morale », alors il est possible d’encourager des alliances entre les travailleurs et les patients et leurs proches. Par ailleurs, les règles en matière d’actions syndicales dans le secteur des services sociaux et de santé – dont les missions sont jugées « essentielles » dans la plupart des pays – sont particulièrement strictes afin de garantir le maintien des services d’urgence.

Troisièmement, les revendications des travailleurs des services sociaux et de santé présentent de nombreuses facettes. Plusieurs problématiques telles que le sous-financement, le manque de personnel et le stress tirent leur origine soit de la marchandisation du secteur, soit les politiques d’austérité que les gouvernements ont (unilatéralement) adoptées au lendemain de la crise de 2007-2009 causée par la finance. De plus, étant donné que plusieurs professions des services de soins sont exercées majoritairement par des femmes, ces revendications viennent non seulement se greffer à la « féminisation » des actions syndicales, mais elles trouvent aussi écho dans les priorités fixées, alors que l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes reste problématique. Les revendications des travailleurs ne se limitent pas aux salaires, mais les faibles rémunérations demeurent toutefois une source de mécontentement.

Une évolution partielle des priorités depuis la pandémie

La pandémie de covid a entraîné l’imposition de restrictions temporaires du droit de grève pour les « travailleurs essentiels » dans des pays tels que le Portugal et la Roumanie. Le « dilemme moral » des travailleurs du secteur des soins s’est fait particulièrement pressant lors de la pandémie, avec pour enjeux leur responsabilité professionnelle envers la société et la protection des services publics de santé. Cela étant, la pandémie n’a généralement pas été synonyme d’inactivité syndicale : les grèves se sont poursuivies et des préavis de grèves ont continué d’être déposés, tandis que des manifestations, des rassemblements, et surtout des campagnes et des actions symboliques de protestation ont été organisés dans plusieurs pays.

Alors qu’ils étaient au cœur de la tempête de la pandémie, les travailleurs du secteur des soins ont partiellement revu leurs priorités, bien que ce changement ne soit que temporaire. Si la pandémie a permis d’exposer au grand jour les revendications de longue date des travailleurs, les problèmes immédiats liés aux modalités et conditions d’emploi sont entre-temps résolument passés au premier plan. Sans surprise, il s’agit en particulier de problèmes de santé et de sécurité tels que le manque d’équipements de protection individuelle et la nécessité de proposer un soutien psychologique aux travailleurs pour préserver leur bien-être mental. Les horaires de travail à rallonge ont mis en lumière le roulement élevé du personnel et les pénuries persistantes d’effectifs, tandis que l’augmentation de la charge de travail s’est accompagnée de la conclusion de contrats de travail atypiques et d’un effritement des politiques de congé (maladie) et de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée.

Des réactions politiques inégales

Les gouvernements ont apporté des réponses inégales à ces problèmes. Dans plusieurs pays, notamment en Belgique, les négociations collectives dans les services privés et publics de soins ont abouti à des conventions collectives qui prévoient une augmentation des niveaux de rémunération et de meilleures conditions de travail. Certains gouvernements ont, à des degrés divers, rapidement accepté – ou promis – des financements supplémentaires pour revoir les rémunérations à la hausse et améliorer les conditions de travail ou pour engager du personnel. Mais surtout, plusieurs gouvernements européens ont promis des primes de risque pour les travailleurs (de première ligne) des services sociaux et de santé, alors que la pandémie s’intensifiait. Toutefois, de telles primes ne peuvent traiter que les symptômes, et non les causes, du problème. Elles ne répondent pas aux revendications portées de longue date par les travailleurs. Cela étant, la pandémie a ouvert de nouvelles possibilités politiques – sur le plan budgétaire – pour les revendications des syndicats des services sociaux et de santé. Il reste néanmoins à voir si cela sera suffisant pour marquer un tournant dans l’organisation et les prestations des soins et pour infléchir la tendance croissante au néolibéralisme. Les gouvernements interventionnistes d’aujourd’hui sauront-ils aussi se détourner de la marchandisation et de la privatisation croissantes pour revenir à des services de soins publics sans but lucratif ? Dans plusieurs cas, les syndicats ont dû recourir à des grèves, à des préavis de grève ou à d’autres formes d’actions sociales pour renforcer, ou maintenir, la pression sur les gouvernements. La situation ne changera pas au lendemain de la pandémie, dans un monde aux prises avec « le covid de longue durée ».

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