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La chronique Carta Academica: en défense de l’ultracrépidarianisme

La chronique Carta Academica: en défense de l’ultracrépidarianisme
E. Ledure

François Gemenne.
François Gemenne. - DR

NDLR : Cette chronique est un résumé d’un chapitre plus long à paraître dans les mélanges dédiés au professeur Edwin Zaccaï, aux éditions de l’Académie.

C’est un mot curieux et alambiqué, qui a fait irruption dans le débat public à l’été 2020 : l’ultracrépidarianisme, c’est-à-dire l’attitude qui consiste à parler, souvent avec assurance, de sujets sur lesquels on ne possède aucune compétence ni expertise. En termes plus triviaux, c’est ce que l’on désigne souvent comme la « toutologie », l’art de parler de choses que l’on ne connaît pas. Et moins on maîtrise la matière, plus on en parle de façon péremptoire, puisque c’est précisément la connaissance de la matière qui permet de se rendre compte de l’étendue de ce qui reste à découvrir, et incite donc à la prudence et à l’humilité. Le terme existait auparavant, mais c’est le physicien et philosophe Etienne Klein qui l’a introduit dans le débat public francophone, à l’occasion de la publication d’un petit pamphlet, Le Goût du Vrai . Et l’ironie veut qu’Etienne Klein soit précisément connu comme un savant touche-à-tout, formidable vulgarisateur.

Les experts et les imposteurs

La crise du coronavirus a coloré le terme d’un jour nouveau : les plateaux de télévision sont remplis d’experts qui recommandaient les mesures à suivre pour contenir la pandémie, et tout le monde devient épidémiologiste ou virologue sur les réseaux sociaux. Dans ce brouhaha d’avis, les universitaires qui se risquent à en émettre un sans posséder de compétences médicales sont rapidement voués aux gémonies, accusés d’imposture et traînés en place publique : il faut écouter les « vrais » experts – quitte à ce que les avis de ceux-ci soient parfois contradictoires – et chacun doit surtout rester dans son champ de compétences et ne pas en dépasser. Comme si la qualité de chercheur condamnait aussi à ne plus émettre d’opinion que sur ses seuls sujets de recherches.

L’universitaire qui donne son avis sur un sujet qui dépasse ses compétences est aujourd’hui volontiers considéré comme un imposteur, et l’ultracrépidarianisme comme une infamie. Je voudrais pourtant défendre ici une position qui n’est guère populaire par les temps qui courent : celle de la légitimité des universitaires à intervenir dans les débats de société, y compris sur des sujets qui dépassent leur champ de recherche.

De la légitimité de la parole universitaire dans le débat public

Il me semble que la qualité première que l’on attend d’un universitaire, au-delà même d’une compétence experte dans un domaine particulier, c’est une certaine distance critique face à l’immédiateté des événements, un questionnement sur leurs causes et leurs effets, et une certaine hauteur de vue. Et c’est aussi, et peut-être surtout, une liberté de parole qui ne soit pas contingentée par des intérêts particuliers. Je ne prétends pas ici que tous les universitaires possèdent ces qualités, et je n’aurai pas la prétention de me ranger moi-même parmi ceux qui les possèdent – mais je m’efforce chaque jour de les acquérir. À l’université, j’aime à croire que nous ne formons pas seulement des ingénieurs, des vétérinaires ou des économistes, mais aussi – et peut-être avant tout – des citoyens critiques, responsables et engagés, quelle que soit leur filière d’études.

Et c’est pour cela, je crois, qu’un universitaire a des choses à dire sur la société, un regard particulier à apporter, quel que soit son domaine d’étude. Cela ne veut absolument pas dire que sa parole soit supérieure à celle d’un autre observateur de la société : simplement qu’elle s’exprimera depuis un autre point de vue, qui ne sera ni plus ni moins légitime qu’un autre, mais qui sera différent.

Ceci heurte de front la logique actuelle d’hyper-spécialisation, où chacun serait cantonné dans sa sphère de compétence, qui risquerait vite de se transformer en tour d’ivoire intellectuelle. Nous sommes capables de produire une parole de plus en plus experte, mais de moins en moins généraliste ou universaliste. Il y a évidemment plusieurs raisons à cela, et l’organisation des universités en départements recouvrant chacune un champ disciplinaire n’y est pas étrangère. Le développement des technologies de l’information pousse aussi à cela : le développement spectaculaire des revues en ligne a démultiplié le nombre d’articles auxquels les chercheurs avaient accès, mais les a aussi poussés à ne plus lire et chercher que les articles qui avaient trait à leur seul champ de spécialité. Dans de nombreuses disciplines, rares sont encore les chercheurs qui lisent l’ensemble des articles d’un numéro de revue. Beaucoup consultent en ligne les articles qui se rapportent directement à leur domaine de recherche, et rares sont ceux qui feuillettent encore la revue en format papier, alors qu’elle couvre souvent l’ensemble d’un champ de recherche ou d’une discipline. Cela aussi crée un biais de spécialisation.

De la spécificité de la recherche universitaire

Cette diffusion de la connaissance a également permis à un savoir expert de se développer hors des universités : dans certains domaines, des citoyens ont ainsi pu développer une expertise réelle, souvent comparable à celle de chercheurs universitaires, sur de nombreux sujets. Non seulement les entreprises, think-tanks et ONG ont développé de véritables départements de recherches, souvent pointues, mais le développement des technologies et des réseaux sociaux a aussi permis l’émergence de vulgarisateurs scientifiques, ou parfois même de gourous. De « simples » citoyens ont aussi développé, en parallèle de leur activité professionnelle, une expertise réelle sur des sujets particuliers – sur les épidémies, la laïcité, le climat ou le complotisme, pour ne citer que quelques sujets.

Quelle est alors la spécificité du chercheur universitaire dans le débat public ? Son point de vue équivaut-il à celui du chercheur d’une ONG, d’un think-tank ou d’un chercheur du dimanche ? Certainement pas. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il leur soit forcément supérieur.

La crise du coronavirus a mis en évidence l’existence de controverses et de désaccords scientifiques, y compris entre chercheurs universitaires. Ces controverses et désaccords font partie intégrante du processus de recherche, mais sont déroutants pour le public, qui ne sait plus qui croire ni à quel saint se vouer.

Dans ce contexte où des recherches de natures différentes se côtoient et parfois se rejoignent, et où des recherches de même nature s’opposent et se contredisent parfois, il me semble que les universitaires, dans le débat public, font face à deux défis.

Deux défis pour le débat public

Le premier touche à la culture scientifique du public. Si un post Facebook n’a pas la même valeur qu’un article scientifique, ce n’est pas parce que le second sera forcément meilleur que le premier, mais parce que l’un aura été soumis à un processus de validation indépendant et l’autre pas. Pourtant, aux yeux de beaucoup, cette distinction n’est pas évidente, parce qu’elle n’est jamais expliquée. Ces processus de relecture et d’examen ne sont pas parfaits, loin s’en faut. Mais ils permettent d’assurer qu’une méthodologie rigoureuse a été respectée dans la recherche, et que celle-ci n’est pas influencée par des intérêts particuliers. Cela ne veut pas dire que les travaux des autres chercheurs sont superficiels ou sous influence, mais leur rigueur et leur honnêteté ne sont attestées que par ceux qui les ont produits.

Dans une période marquée par le complotisme et les infox, il me semble essentiel de donner au public les instruments et les codes qui lui permettent de comprendre le processus de recherche scientifique. Si je pense que les universitaires, de par leur position, ont une légitimité à s’exprimer dans tous les domaines du débat public, je pense aussi qu’il est important de préciser le point de vue à partir duquel ils s’expriment. Et c’est en mentionnant leurs titres et affiliations que le public pourra réaliser s’ils s’expriment en tant que spécialistes de leur sujet, ou simplement en tant qu’universitaires.

Le deuxième défi consiste à décloisonner les disciplines. Si l’on veut éviter le biais d’une connaissance hyperspécialisée et déconnectée des autres champs du savoir, il importe, pour nos universités, de décloisonner leurs départements. Si je prends le domaine du climat, il est essentiel, par exemple, que notre connaissance du CO2 intègre à la fois le cycle du carbone et le prix du carbone. Ceci ne veut pas dire que tout le monde puisse s’improviser spécialiste de tout : la plupart des sujets nécessitent un long apprentissage. Mais chaque sujet peut être abordé de plusieurs angles différents. Trop souvent l’interdisciplinarité s’arrête à la pluridisciplinarité, où chacun reste dans sa discipline, au sein d’un projet qui réunit différentes disciplines. Décloisonner les disciplines est une autre affaire : il s’agit pour chacun de sortir de son champ de spécialité pour explorer d’autres champs de la connaissance.

Car rarement l’explication des controverses scientifiques aura-t-elle été aussi nécessaire qu’aujourd’hui : c’est aussi cela qui permettra que la parole des universitaires soit davantage comprise et entendue dans le débat public. A l’heure où j’écris ces lignes, le chercheur Marc Van Ranst reste menacé par un forcené, caché dans une résidence tenue secrète, parce que sa parole a déplu. La parole des universitaires reste essentielle dans le débat public : il est donc également essentiel de trouver les moyens d’en protéger la liberté et la pluralité.

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