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carte blanche: l’eau oubliée dans le Green Deal européen!

carte blanche: l’eau oubliée dans le Green Deal européen!
René Breny

Préoccupé par la résilience des villes pour les futures générations et choqué par les pertes en eau, j’ai cofondé l’entreprise Shayp il y a quatre ans. Nous avons mis en place une solution technologique de monitoring de l’eau dans les bâtiments afin de les rendre plus résilients. Je m’adresse à vous en tant que citoyen européen préoccupé par le futur de nos villes. Après avoir équipé des milliers de bâtiments, je continue à constater la réalité interpellante de l’eau distribuée perdue dans les bâtiments. De plus, j’ai été particulièrement interpellé par l’absence de mesures fortes sur la résilience en eau dans le nouveau Green Deal en cours d’élaboration par l’Europe.

Réduire les émissions de CO2 est fondamental pour limiter l’ampleur de la crise climatique que nous vivons déjà actuellement. Néanmoins, les initiatives de décarbonation du secteur du bâtiment à elles seules ne suffisent pas à rendre nos villes plus durables et résilientes face aux impacts du dérèglement climatique. Avec notamment une densité de population croissante et un vieillissement important de l’immobilier européen (près de 35 % des bâtiments dans l’UE ayant été construits il y a plus de 50 ans) (1), il convient d’aller plus loin dans l’adaptation de nos villes au climat de demain. Il faut non seulement établir une vision mais aussi dresser des plans d’action et des réglementations concrètes pour mieux protéger et utiliser les ressources dans le secteur du bâtiment. C’est le cas tout particulièrement de l’eau, ressource dont la valeur est inestimable car nécessaire à la vie mais dont les risques de pénurie augmentent.

Un problème qui va s’intensifier

De prime abord, les régions européennes semblent disposer de ressources en eau abondantes car elles sont généralement caractérisées par un climat tempéré. Ainsi, la disponibilité de l’eau n’est pas communément perçue comme un problème, comme le sont les émissions de CO2. Pourtant, les vagues de chaleur et épisodes de sécheresse à travers l’Europe durant l’été affichent une tendance à la hausse ces dernières années, que ce soit en termes de fréquence et d’impact, comme indiqué par la Commission européenne (2) et souligné par plusieurs études comme récemment dans le journal NPJ Climate and Atmospheric Science (3). Les étés 2018 et 2019 en sont des exemples récents et marquants (4). Plusieurs projections (5) (6) (7) soulignent que ce problème ne va que s’intensifier dans le futur suite, entre autres, au changement climatique, à la hausse constante de la demande en eau et à la bétonisation des sols.

Peu d’initiatives

Malgré cela, il n’y a que peu d’initiatives qui sont prises pour opérer la transition de nos villes et bâtiments vers une plus grande résilience et harmonie environnementale, en particulier concernant la protection et l’usage durable des ressources en eau. Des solutions sont testées dans certaines régions pour répondre au besoin d’eau et lutter contre les pénuries. C’est par exemple le cas de la désalinisation de l’eau de mer, d’abord principalement opérée dans les pays du sud mais qui émerge à présent dans certains pays du nord de l’Europe (8). Les systèmes de récupération de l’eau pluviale sont d’autres solutions de réduction de la consommation d’eau douce (9).

Des millions de litres gaspillés chaque jour

Bien que prometteuses, la majorité de ces solutions restent aujourd’hui soit très coûteuses et difficiles à mettre en place (10), soit à impact très mineur ou seulement à long terme, voire parfois les deux. Pire, dans le même temps, l’eau de distribution se voit être largement gaspillée. Dans le secteur du bâtiment, la consommation d’eau n’est ni gérée ni réglementée et ainsi des millions de litres sont gaspillés chaque jour à cause de fuites. En tant qu’expert en analyse des flux d’eau, Shayp récolte les données de consommation d’eau de tous types de bâtiments (institutions publiques, écoles, hôpitaux, infrastructures privées, etc.). Après avoir étudié le comportement de milliers de bâtiments sur plusieurs années, nous avons pu établir que l’eau perdue représente en moyenne 21 % de l’eau distribuée dans les bâtiments. Ainsi, nous observons un peu plus chaque jour l’urgence de réglementation et d’action pour une utilisation durable des ressources en eau et pour éviter le gaspillage.

Un bâtiment sur trois présente des fuites

Malgré le temps qui passe et mon travail d’évangélisation par rapport à l’urgence, je continue à m’étonner de la quantité d’eau perdue et je m’insurge que l’eau reste le parent pauvre des mesures d’amélioration des bâtiments en Europe. La lutte contre les fuites d’eau est pourtant une solution facile et rapide à mettre en place. Les technologies de monitoring et de contrôle de la consommation d’eau existent déjà, comme le développement de Shayp l’illustre. Les résultats générés par celles-ci sont immédiats et significatifs, non seulement en termes de protection de la ressource mais aussi de transition et adaptation des villes et bâtiments au contexte climatique et environnemental de demain. Ayant observé qu’un bâtiment sur trois présente des fuites chaque année, et que 95 % de celles-ci ne sont ni vues ni rapportées, le potentiel de réduction de la consommation d’eau est par conséquent énorme. Pour rendre nos villes résilientes, il est donc urgent d’intégrer ces problématiques dans des projets tels que le Green Deal et de décider d’objectifs ambitieux en termes de standardisation et de réglementation du parc immobilier européen.

Face à cette préoccupation, mes attentes et ma demande aux dirigeants européens sont les suivantes : établir des recommandations fortes, voire une réglementation, pour garantir un meilleur usage de l’eau dans les bâtiments. Par exemple, en intégrant la gestion des fuites d’eau ou le taux d’humidité dans les standards énergétiques des bâtiments.

*Shayp est une entreprise belge qui offre une solution technologique de monitoring de l’eau dans les bâtiments.

(1)  Ciucci, M. (2020), « Energy Efficiency », Fact Sheets on the European Union. European Parliament.

(2) European Commission. (n.d.), Water Scarcity & Droughts in the European Union.

(3) Zhang, R., Sun, C., Zhu, J., Zhang, R., & Li, W. (2020), « Increased European heat waves in recent decades in response to shrinking Arctic sea ice and Eurasian snow cover », NPJ Climate and Atmospheric Science, 3(1), 1-9.

(4)  « Climat : la sécheresse extrême de 2018-2019 en Europe appelée à se répéter », RTBF, 6 août 2020.

(5) Tabari, H., Taye, M. T., Willems, P. (2015), « Water availability change in central Belgium for the late 21st century », Global and Planetary Change, Volume 131, pp. 115-123.

(6) Spinoni, J., Vogt, J. V., Naumann, G., Barbosa, P., & Dosio, A. (2018), « Will drought events become more frequent and severe in Europe ? »,

International Journal of Climatology, 38(4), 1718-1736.

(7) Hari, V., Rakovec, O., Markonis, Y., Hanel, M., & Kumar, R. (2020), « Increased future occurrences of the exceptional 2018 – 2019 Central European drought under global warming », Scientific reports, 10 (1), 1-10.

(8) Rasenberg, E. (2020, July 27), « Desalination emerging in Belgium and Netherlands », Water News Europe.

(9) Office of Energy Efficiency and Renewable Energy. (n.d.), « Water-efficient technology opportunity : Rainwater harvesting systems », Federal Energy Management Program.

(10) La désalinisation, par exemple, voit son coût de process industriel baisser ces dernières années grâce aux avancées technologiques. Par contre, elle requiert une consommation d’énergie importante et nécessite d’aspirer 8 litres d’eau de mer (et la vie maritime qui s’y trouve) pour produire 4 litres d’eau douce, entraînant ainsi divers dommages collatéraux à différents niveaux, comme expliqué dans l’opinion d’une conseillère scientifique en développement durable. Les systèmes de récupération de l’eau pluviale, quant à eux, restent relativement coûteux pour le particulier (généralement entre 4.000 € et 6.000 € pour l’installation d’un tel système) et donc difficiles à développer à grande échelle au niveau des particuliers.

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