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Carte blanche: lettre à Rajae, ou la leçon de Leila

Carte blanche: lettre à Rajae, ou la leçon de Leila
Le Soir

Chère Rajae Maouane,

Vous avez, ces derniers jours, alimenté le débat sur la neutralité en Belgique et singulièrement à Bruxelles au travers de l’ordonnance du Tribunal du Travail de Bruxelles du 3 mai dernier condamnant la Stib pour discrimination au motif qu’une candidate avait été victime d’une discrimination directe en raison de son port du voile, signe de ses convictions religieuses. A cette occasion vous avez souligné le droit à la liberté et à l’autonomie des femmes musulmanes et martelé votre défense farouche des libertés individuelles. Votre collègue, Farida Tahar, a, elle, répété que les jeunes femmes musulmanes n’avaient pas à se justifier sur le port du voile.

Je vous écris cette lettre, Rajae, en guise de témoignage sur d’autres dimensions de cette réalité complexe qu’est la liberté des jeunes femmes musulmanes, dimensions que j’aurais aimé vous voir aborder et qui devraient, je pense, faire réfléchir sur les mérites de la neutralité quant au port de signes de ses convictions religieuses, singulièrement dans les services publics.

J’ai enseigné pendant 30 ans à l’Université Libre de Bruxelles et en ai présidé l’Ecole de Commerce. Au cours du temps, j’ai vu l’origine de mes étudiantes et étudiants évoluer et au milieu des années 1990, quelques jeunes femmes musulmanes commencer à porter le voile tandis que la plupart des autres ne le portaient pas.

Les larmes de Leila

Leila, elle, ne l’a jamais porté. Du moins est-ce ainsi que je la voyais. Brillante, j’ai eu plaisir à accompagner son mémoire. Le jour de la remise des diplômes, j’étais content de proclamer son nom parmi les meilleures. Leila arrosa sa réussite avec du champagne comme ses camarades de promotion. Sa famille avait, comme beaucoup d’autres, tenu à l’accompagner. Leila me dit que son père voulait me remercier : ce qu’il fit, avec, à ses côtés, son épouse voilée qui ne dit mot. Ses deux frères, eux, se tenaient trois pas en arrière.

La fête se poursuivit sur les pelouses de l’avenue Roosevelt jusqu’à ce que Leila me demande de pouvoir me parler entre quatre yeux. Les larmes aux yeux elle m’expliqua que, malgré l’amour qu’elle portait à ses parents, elle ne les supportait plus. Elle me raconta le voile enlevé chaque matin dans le tram entre Schaerbeek et Ixelles, et remis chaque soir dans le tram entre Ixelles et Schaerbeek. Ce voile qui, dit-elle en riant un instant, devait, pour ses frères, la protéger du regard des « mécréants ». Elle m’expliqua qu’elle quittait Bruxelles dès le lendemain, ayant trouvé son premier job à Paris, car, voulant s’émanciper, elle ne se voyait pas rester ici. Je lui souhaitai bonne chance… et nos quatre yeux étaient pleins de larmes.

Plaider pour l’émancipation

A la différence de certains collègues, je n’ai jamais songé un seul instant bannir de mes auditoires les étudiantes voilées. Je les ai accueillies, convaincu de leur émancipation par l’éducation. A mon premier cours, je leur adressais un court mot, pas moralisateur, leur expliquant le long chemin de l’émancipation féminine. Je leur racontais qu’élève du secondaire, ma professeure de latin et de grec nous expliquait que la voyant voyager en Sicile, la tête dévêtue, les vieilles femmes se signaient. Que les changements que vécut ma génération ne furent faciles ni pour les femmes ni pour les hommes. Qu’habitués depuis toujours à dominer presque sans partage, à l’université, dans l’entreprise, dans la vie politique et sociale, nous, les hommes, avions dû apprendre à les respecter, à partager le pouvoir, à accepter qu’elles aient l’ambition d’être non nos semblables mais nos égales. Et qu’il restait encore beaucoup de chemin à faire.

Ensuite j’évoquais Nabela Benaïssa, la sœur de la petite Loubna assassinée en 1992. A la différence de Leila, Nabela arriva voilée à l’Université, en Faculté de droit ; mais elle ne tarda pas à se dévoiler. Je citais en exemple son caractère fort et son intelligence vive. Nabela est allée elle aussi au bout de son émancipation loin de Bruxelles. En Amérique.

Je ne sais si mon court mot influença certaines de mes étudiantes. Tout ce que je sais, c’est que Leila et Nabela ne furent pas les seules à abandonner le voile.

Chère Rajae, je vous ai écrit cette lettre parce que j’aurais voulu vous entendre dire : « Le droit à la liberté et l’autonomie, c’est pour les jeunes femmes musulmanes tout autant celui de porter le voile que de ne pas le porter ». J’aurais voulu entendre Farida Tahar nous dire : « On n’a pas à se justifier sur le port du voile tout comme sur le non-port du voile. »

Défendre le libre choix

Chère Rajae, j’aurais aussi voulu mettre en commun avec vous une simple réflexion : je n’ai et n’aurai jamais de problème avec le port du voile tant qu’il s’agit d’un vrai libre choix et qu’il ne s’agit pas de l’affirmation d’une fermeture identitaire. Mais à l’inverse nous devons, vous comme moi, combattre toute imposition, qu’elle vienne de la communauté ou des grands frères, et refuser tout signe de fermeture identitaire.

Et enfin demander à la femme politique que vous avez choisi d’être et qui s’engage pour le droit des jeunes femmes musulmanes à porter le voile, ce que vous comptez faire pour défendre la liberté des jeunes femmes musulmanes qui ne souhaitent pas porter le voile.

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