Fil info

Carte blanche: le laïcisme, un nouveau radicalisme?

Carte blanche: le laïcisme, un nouveau radicalisme?
Le Soir

Toute idéologie, qu’elle soit politique, religieuse/convictionnelle, ou morale, ou tout ceci à la fois, est basée sur la hiérarchie qu’elle établit en posant certaines valeurs et idées dans une position suprême par rapport à d’autres valeurs et idées, pour la plupart également légitimes et nobles. Si cela constitue le cœur de toute idéologie, et en tant que celle-ci joue le rôle d’une utopie mobilisatrice, l’idéologie, toute idéologie, qu’elle soit conservatrice ou libérale quant au contenu de ses idées et valeurs, se transforme en fondamentalisme dès qu’elle s’absolutise – avec des conséquences non optimales au niveau du fonctionnement interne des individus – et qu’elle se radicalise – avec des conséquences problématiques au niveau du fonctionnement sociétal, notamment en ce qui concerne le respect des autres, ceux qui pensent autrement.

En psychologie du radicalisme, notamment celui convictionnel, nous considérons comme signes clairs de la radicalisation d’une idéologie ses associations avec (1) le dogmatisme idéologique, (2) la moralisation déontologique dite anti-conséquentialiste et/ou (3) le militantisme sociétal qui utilise l’action forte (souvent politique) pour imposer sa propre conception au détriment des autres.

Dogmatisme idéologique

Par dogmatisme nous n’entendons pas la force des convictions, ni non plus nécessairement la force des convictions à l’absence de toute évidence empirique, mais certainement la force des convictions contre l’évidence empirique. Ainsi, un athée ou un adepte de la laïcité (définie ici comme l’exigence absolue d’un cantonnement de la religion à la seule sphère privée) est dogmatique lorsqu’il continue à croire que l’opposition au voile dans certains, voire plusieurs, secteurs de la société est motivée par des valeurs nobles telles que l’égalité des sexes ou le vivre ensemble ; ceci, alors que plus qu’une quinzaine d’études empiriques dans différents pays occidentaux ces 12 dernières années, par des laboratoires de recherche indépendants, montrent le contraire. En effet, l’opposition au voile est motivée principalement par des attitudes négatives dites de racisme subtil moderne, de discrimination et de xénophobie envers des groupes ethnoreligieux non-natifs, auxquelles s’ajoutent, de manière partiellement mais pas totalement indépendante, les attitudes antireligieuses.

Ces dernières ne sont pas que nobles. Au-delà des effets positifs et indéniables de l’athéisme et de la sécularisation dans toute une série de domaines, une autre série d’études récentes, menées de nouveau dans différents pays occidentaux et par des laboratoires indépendants, montre qu’être athée ne protège pas contre la tendance « naturelle » à déprécier et discriminer ses « opposants » idéologiques ; par exemple, en étant moins enclin à avoir des croyants (même ceux non-fondamentalistes) pour voisins.

Moralisation déontologique

Par moralisation déontologique non-conséquentialiste, on entend l’absolutisation sélective de certains principes ou valeurs, peu importe leurs conséquences, et pire, même si les conséquences sont clairement désastreuses pour plusieurs, voire un grand nombre de personnes. Il s’agit, par exemple, de celui qui ne peut pas mentir même si c’est pour protéger de l’ennemi la vie de résistants qui se cachent ; ou du parent croyant qui se sépare de son fils parce qu’il est gay ou parce qu’il veut se marier avec quelqu’un d’une autre religion. De même, le moralisme déontologique anti-conséquentialiste des laïcistes se trouve aveugle devant les conséquences désastreuses pour les personnes (p.ex., droit au travail, droit à l’éducation) par respect de ses principes : pas de conductrice voilée dans « nos » bus (sous-entendus laïques).

Associées au moralisme déontologique anti-conséquentialiste se trouvent deux autres caractéristiques : (a) la difficulté de distinguer entre moyens et fins et (b) la pensée de la pente glissante (si je laisse passer cela, tout fout le camp). Ainsi, le laïcisme oublie que la laïcité (définie ici comme neutralité convictionnelle de l’Etat) n’est pas une valeur terminale mais une valeur instrumentale ; à savoir, si j’utilise ici les autres principes de la constitution française, qu’elle est au service et pas au détriment des trois valeurs terminales que sont la fraternité, l’égalité et la liberté. Le laïcisme anti-voile fait exactement cela : sa version absolutiste d’une neutralité, qui au fond n’en est pas une, porte préjudice à ces trois valeurs. En outre, de la même manière que les anti-avortement ou les anti-homoparentalité sont victimes dans leur raisonnement de la pente glissante, les anti-voile laïcistes pensent naïvement (et clairement erronément quand on voit que vingt ans des politiques anti-voile en France n’ont pas diminué le fondamentalisme religieux) que tolérer le voile dans l’espace publique et l’administration ouvrirait la porte au fondamentalisme. Cette dernière illusion cache d’ailleurs une autre erreur fondamentale : confondre le conservatisme, religieux, moral, et/ou culturel que le voile reflète, avec le fondamentalisme.

Militantisme sociétal

Enfin, je ne ferai que mentionner ici le troisième pilier du radicalisme idéologique : le militantisme fort (moyennant des actions politiques) afin d’imposer sa vision des choses à autrui. Des connaisseurs plus fins que moi de la vie politique et intellectuelle belge francophone pourront mieux analyser si, dans le cas qui nous intéresse ici, à savoir le laïcisme, c’est l’idéologie qui se radicalise en utilisant le politique, ou si c’est le politique qui sélectionne ses interlocuteurs privilégiés (souvent un groupe select de philosophes et juristes, au détriment des autres experts en sciences humaines et sociales ; des philosophes « engagés » plutôt que des philosophes qui nous apprennent à nous poser des questions et à privilégier le doute) pour avancer ses buts.

Une composante du monde laïque est-elle en train de se radicaliser ? Les indices, notamment ceux basés sur des recherches empiriques menées par différents chercheurs, y compris même français, se multiplient en faveur de cette hypothèse. S’il en est ainsi, il est important que nous, citoyens et experts, puissions analyser ce phénomène en toute sérénité, et que nous accordions l’attention nécessaire aux dérives potentielles pour les droits individuels et pour le vivre ensemble du radicalisme (comme structure) de toute idéologie, peu importe son contenu.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches