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Carte blanche: les jeunes face aux risques d’un «déni collectif»

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Pierre-Yves Thienpont

L’APPIJF (Association Professionnelle des Psychiatres Infanto-Juvéniles Francophones) est extrêmement inquiète face à la situation actuelle. Les services de soins de santé mentale pour les adolescents et les jeunes majeurs sont totalement saturés, tant en ambulatoire qu’en milieu hospitalier. Les professionnels de la santé mentale doivent trier les patients, les jeunes et leurs familles n’ont plus accès aux soins dont ils ont besoin. Le phénomène est généralisé sur l’ensemble du territoire et d’une ampleur jamais vue.

Des alertes ont été lancées dès le mois de janvier. Des mesures de prévention ont été demandées, le renforcement de l’offre de soins individuel et exclusivement ambulatoire se révélant rapidement nettement insuffisant.

Aucune mesure de prévention

Dans ce contexte de fragilité psychique majeure chez nos jeunes, la réouverture des écoles sans aménagement approprié provoque actuellement une deuxième vague de décompensations psychiques. Malgré les multiples interpellations de la part des professionnels de la santé, aucune mesure de prévention n’a véritablement été mise en place pour encadrer le retour en présentiel des élèves. Les seuls appels à la bienveillance des ministres de l’Enseignement ne rencontrent pas leurs besoins psychiques de base, comme en ressortent les témoignages qui nous reviennent dans le cadre de nos consultations ou au sein des services d’urgence qui recueillent actuellement les adolescents en souffrance, faute de place dans les services spécialisés.

S’il était important de préserver la présence à l’école des élèves en cette fin d’année, ce n’était nullement pour les soumettre au stress des examens de fin d’année, mais bien pour soutenir un potentiel processus de résilience via la socialisation.

Il est absolument essentiel d’offrir maintenant une réponse aux besoins de nos jeunes dans le cadre du déconfinement, à savoir du repos psychique, la reprise d’une vie collective, de la reconnaissance pour les efforts fournis et de l’empathie de la part du monde adulte.

Nous savons maintenant que les mesures de confinement prolongées entraînent au sein de la population un « traumatisme collectif ». Les jeunes ont besoin, plus encore que les adultes, d’une élaboration partagée pour sortir de la sidération, conséquence de ce trauma. Les adultes que nous sommes, parents et enseignants, peuvent également être en proie à cette sidération. Ils peuvent se sentir perdus et se raccrocher à des procédures normatives, anciennes, connues, donc rassurantes, mais totalement inadaptées aux enjeux de la sortie de crise. Le danger est grand, si cette position est soutenue par le discours social, de glisser vers le déni collectif des difficultés vécues par les jeunes et la non-reconnaissance de leurs besoins.

Reconnaître le traumatisme collectif

Or, plusieurs conditions et plusieurs étapes sont nécessaires pour sortir du trauma. La première étape consiste en une reconnaissance par le collectif du trauma individuel, propre à chacun, sans jugement ni stigmatisation. La deuxième étape passe par la construction d’un récit collectif qui soutienne une représentation mentale partagée, qui permette aux adultes, aux jeunes, aux enfants de se raconter et de partager leur vécu. Le récit collectif permet en effet à chacun de s’exprimer et de retrouver ainsi du sens à ce qui a été traversé. Ce récit collectif doit enfin s’inscrire dans la durée et permettre ainsi d’accéder à une véritable résilience.

Dans la pratique, cela se traduit, pour commencer, par l’arrêt de ce qui participe, génère ou entretient le trauma. Il s’agit de veiller à diminuer le plus possible les facteurs de stress pour recréer le sentiment de sécurité interne qui a été altéré durant le confinement et l’isolement social.

Permettre la reprise d’une vie sociale de qualité

Il est essentiel de reprendre une vie sociale dans un contexte de qualité, de retrouver du plaisir, du désir, du temps pour penser, pour partager, pour se raconter et pour rêver. Il est essentiel de ralentir et non d’accélérer.

Les facteurs de stress et d’insécurité doivent être restreints, condition essentielle et incompatible avec l’isolement social, une charge de travail excessive et toute situation d’évaluation. La suppression des examens et des épreuves de fin d’année ne suffiront d’ailleurs pas à la sortie du trauma pour nos jeunes.

Associer les jeunes aux décisions

Il sera également essentiel de leur permettre de sortir de la position d’impuissance à laquelle nous a contraints la soumission aux mesures sanitaires, selon un agenda changeant et très instable. Pour ce faire, il est important d’associer les jeunes aux décisions les concernant et leur permettre de retrouver une place d’acteurs, au sein de leur propre groupe d’appartenance, mais également au sein du social, soutenus par une préoccupation centrée sur le bien commun. Les derniers engagements de la jeunesse dans les mouvements pour le climat ont démontré combien cette préoccupation et cet engagement social était mobilisateur de force constructive, d’espoir et de créativité chez les adolescents.

Des groupes de parole, mais également des activités centrées sur des sources de plaisir partagé sont nécessaires, dans la durée, jusqu’à la fin de l’année académique et au-delà, en exploitant la formidable opportunité que nous offrent les « jours blancs ».

Organiser la prochaine rentrée scolaire

Il est essentiel de ne pas renvoyer les jeunes à nouveau à domicile pendant l’été, mais au contraire de veiller à renforcer l’offre en matière de stages et d’activités pour les jeunes. Ces initiatives seront encore nécessaires en septembre pour accompagner la reprise scolaire dans de bonnes conditions et veiller ainsi à ce que les élèves puissent reprendre un apprentissage dans de bonnes conditions cognitives.

Un enfant, un adolescent, n’est disponible aux apprentissages, c’est-à-dire à l’ouverture à un savoir méconnu, qui va le transformer, le changer, que s’il le reçoit dans des conditions de sécurité interne suffisantes. Au contraire, en situation de stress et de peur, tout un chacun se ferme à la nouveauté, à l’inconnu, à la prise de risque que représente toute nouvelle connaissance. La disponibilité psychique aux apprentissages ne se décrète pas, elle s’accompagne, elle se construit avec l’élève.

Les évaluations de fin d’année ne devraient-elles pas être considérées comme un outil d’information sur le niveau de compétence ou de retard du groupe classe, bien plus qu’une information pertinente à titre individuel ?

Ne serait-il pas plus utile et moins stigmatisant de connaître le niveau de la classe afin de permettre, en septembre, aux enseignants de reprendre le programme là où il aura été laissé ? Le temps perdu ne se rattrapant pas, la matière non vue ne pourrait-elle pas être réorganisée de telle sorte que les éléments essentiels puissent être enseignés ces prochaines années ?

Changer de paradigme

La crise nous aura obligés plus d’une fois à nous adapter et à nous réorganiser pour survivre. Une fois de plus, elle nécessite un changement de paradigme. Face aux enjeux de la transmission et de l’enseignement, elle nous contraint à quitter un mode de gestion à court terme, incompatible avec les enjeux en lien avec la santé mentale et les aspects cognitifs, pour exploiter les opportunités qu’offre la voie de la durée et des processus inscrits dans le temps.

Nous avons veillé sur les aînés, il est temps maintenant de mettre l’accent sur les besoins des jeunes !

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