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Carte blanche: le scolyte est un aiguillon vers une forêt plus naturelle

Carte blanche: le scolyte est un aiguillon vers une forêt plus naturelle
J.-L. Bodeux

Les vastes et denses forêts d’épicéas symbolisent pour certaines personnes un paysage naturel caractéristique de l’Ardenne. En réalité, il n’en est rien puisque ces forêts sont des boisements artificiels apparus suite à des plantations progressives de terres moins productives ou en remplacement de forêts naturelles jugées trop peu rentables. Un mouvement sylvicole initié au milieu de 19e siècle qui s’est poursuivi tout au long du 20e, à tel point que l’épicéa commun est devenu l’essence majoritairement plantée chez nous. Les pessières couvrent à présent 30 % de la forêt wallonne, soit 160.000 ha couverts très majoritairement d’une seule essence. Ces pessières au sous-bois sombre et dégarni s’étendent sur de larges parcelles homogènes occupées par des arbres du même âge.

Un révélateur des faiblesses du modèle sylvicole intensif

Autant dire que si l’on est un petit insecte spécialisé sur l’épicéa, il y a là un sacré garde-manger dont la moindre porte d’entrée peut s’avérer… gargantuesque ! C’est le cas aujourd’hui du scolyte de l’épicéa, un parasite secondaire, c’est-à-dire ne s’attaquant donc qu’aux arbres affaiblis. Attiré par des composés volatils émis par les épicéas stressés, le scolyte fore une galerie sous l’écorce où les larves vont se nourrir et se développer jusqu’à l’essaimage. L’arbre déjà affaibli peine à se défendre et dépérit rapidement. Présent habituellement en faible effectif dans l’environnement, ce petit insecte plutôt discret a bénéficié ces dernières années d’un ensemble de conditions lui permettant de passer en phase épidémique. Multiplication des sécheresses et des tempêtes, uniformisation de la structure forestière et maintien d’un niveau de population très haut pour le scolyte de l’épicéa générant un effet boule de neige sur la colonisation des peuplements.

La quantité de bois scolytés atteint des sommets jamais égalés. En 2019, on évoquait déjà le chiffre colossal de 1.000.000 de m³. Le bois scolyté est déprécié et fait exploser les volumes disponibles sur le marché entraînant la baisse des prix. Pour le propriétaire forestier, la déconvenue est totale car ce sont souvent plusieurs dizaines d’années d’investissement qui sont mises par terre. Face à cette situation, les autorités ont déployé un arsenal réglementaire essentiellement tourné vers le contrôle, en réalité bien illusoire, de la population de scolyte. L’association Forêt & Naturalité qui milite pour le développement de forêts plus naturelles décrie cette gestion de crise car elle ne permet pas de pointer les causes réelles de la situation observée aujourd’hui.

Le risque est grand également que les solutions « techniques » avancées pour faire face à la crise aujourd’hui soient en réalité le berceau de futures crises sanitaires, à nouveau traumatisantes et coûteuses pour la société. Hier des épicéas, demain des thuyas, des cèdres ou des tsugas : la plantation massive et uniforme de prometteuses essences exotiques n’est qu’une réplique des erreurs du passé. Outre l’enjeu économique, c’est pourtant la multifonctionnalité de la forêt dans son ensemble qui est en péril.

Car la crise du scolyte est aussi une opportunité unique pour orienter la forêt de demain vers un paysage plus désirable et vivant.

Mieux informer et changer de cap

Dans son dossier sur le scolyte, Forêt & Naturalité détaille les incohérences de la gestion actuelle en Wallonie et expose les autres voies possibles. Bien au-delà d’un discours romantique de la forêt, l’association met en avant des propositions concrètes permettant de développer des forêts plus naturelles qui verront aussi leur fonction économique renforcée car issue d’écosystèmes plus résilients. L’association est rejointe dans sa démarche par un collectif d’associations environnementales, de scientifiques et de personnes sensibles à l’avenir de nos forêts.

Comment peut-on aider la nature à rebâtir sur ces bases une forêt vivante, naturelle et productive ? Stoppons la guerre contre le scolyte, préservons les sols et accueillons la régénération naturelle en laissant l’écosystème forestier proposer sa propre alliance d’essences et de gênes. Cette dernière solution, qui fait pourtant l’objet de nombreuses publications scientifiques, peine toutefois à être appliquée sur le terrain. Soutenue et encouragée par l’appel à projets « Forêt résiliente » lancé récemment par la Ministre de la Nature, espérons néanmoins qu’elle prenne à présent de l’ampleur.

La majorité des pessières ont été des déserts biologiques pendant plusieurs dizaines d’années. La crise du scolyte impose à ces boisements un nouveau tournant qu’il revient aux communes, aux gestionnaires publics et aux propriétaires privés d’opérer. Dans un contexte de changement climatique, la résilience de l’écosystème forestier doit être la boussole du forestier. Changeons de modèle : maintenant !

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