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Carte blanche: les archives privées, des sources inestimables pour imaginer l’avenir

Carte blanche: les archives privées, des sources inestimables pour imaginer l’avenir
Cédric Libert

A partir du 18 juin, les Halles Saint-Géry accueilleront dans le centre de Bruxelles une exposition qui retracera les différentes composantes festives du monde de la nuit bruxelloise depuis près de 4 décennies. Une initiative lancée par Paul Sterck, ancien patron du Mirano Continental, emblématique boîte de nuit bruxelloise qui fête cette année ses 40 ans d’existence. L’idée est née d’une réflexion menée autour du devenir des archives du Mirano accumulées au fil du temps : affiches, flyers, photos, films, documents administratifs, etc. Un matériel extrêmement riche et varié, témoin d’une époque où les boîtes de nuit participaient au développement de la création artistique et musicale, où la piste de danse était le reflet d’une société mouvante et des changements socioculturels contemporains (mode, rapport au corps, émancipation des mœurs, etc.). Un matériel complété par un travail de fourmi réalisé auprès de particuliers, d’entreprises privées, de médias locaux ainsi que sur les réseaux sociaux afin de retrouver des documents inédits sur la période concernée.

Reconstruire un secteur en s’appuyant sur son passé

Les archives récoltées dans le cadre de cette exposition permettront non seulement de partager avec le public le foisonnement créatif et artistique du monde de la nuit depuis les années 80 mais elles devraient permettre également de mettre en lumière l’incroyable activité économique, sociale et technologique produite par ces lieux souvent avant-gardistes et créateurs de richesses tant économiques que culturelles.

Archiver pour témoigner, pour conserver la mémoire d’un temps révolu, pour s’enraciner ou pour agir, pour reconstruire en lien avec le passé, sur base des connaissances accumulées, de l’expérience acquise. C’est cela aussi que cherche à faire cette exposition à travers l’utilisation de documents d’archives : offrir à un secteur à l’arrêt depuis un an la permission de rêver à sa renaissance.

Les archives au cœur de notre quotidien

Cet exemple hautement symbolique de la période troublée que nous vivons montre combien les archives demeurent un matériel vivant, outil essentiel pour développer des stratégies de développement, se défendre, construire et envisager sereinement l’avenir. C’est le cas pour les archives d’entreprise lorsque celles-ci permettent de s’appuyer sur l’expertise acquise afin de développer de nouveaux services, pour les documents généalogiques qui contribuent à débloquer des questions d’héritage, pour des dossiers médicaux qui alimentent la recherche et contribuent ainsi à faire de nouvelles découvertes ou enfin pour des contrats faisant office de preuve dans un dossier judiciaire.

Publiques ou privées, papier ou numérique, les archives sont protéiformes et touchent à des thématiques extrêmement variées. Sources de l’histoire, elles sont d’abord connues pour être utilisées par la recherche historique et de manière plus large par les sciences humaines. Mais en réalité, celles-ci occupent une place centrale dans bien des situations de notre vie quotidienne : succession, achat d’un bien immobilier, prise de décision politique, période de crise, etc.

Une caisse de résonance de notre société

Par ailleurs, les archives ont toujours été une sorte de « caisse de résonance » des mutations que nous vivons. Transformation numérique de notre société, crise sanitaire, politique ou financière, changements climatiques, la façon dont sont constitués les fonds, leur accès et leur gestion dépend fortement de l’environnement qui les entoure. La manière dont les archives sont traitées est à ce titre un bon indicateur de la santé démocratique d’un Etat et d’une société. Les exemples de documents détruits dans des contextes de dictature, de guerre ou de catastrophes naturelles sont d’ailleurs nombreux.

Reléguer l’archive à un rôle purement passéiste dans une société productiviste qui investit avant tout dans des secteurs à forte rentabilité financière, c’est prendre le risque que les moyens investis par les gouvernements ne soient pas à la hauteur des enjeux juridiques, opérationnels et informationnels sous-jacents. C’est en grande partie d’ailleurs pour cette raison que les archives sont trop souvent ignorées par la majorité des citoyens, boudées ou redoutées par le politique et négligées dans les budgets des différents gouvernements. Rattachées à la culture, au patrimoine ou à la recherche, elles ont fini par être considérées comme un domaine « non essentiel ».

Des archives privées en danger

L’exposition sur le monde de la nuit organisée aux halles Saint-Géry se terminera le 11 septembre prochain. Dès à présent se pose la question du devenir des archives qui ont été réunies par Paul Sterck et son équipe. Si un accord de principe a été conclu avec les Archives de la ville de Bruxelles concernant les documents issus du Mirano, celles-ci n’auront pas la capacité d’accueillir les archives de l’ensemble d’un secteur qui rassemble bien au-delà des discothèques elles-mêmes de nombreux autres acteurs de l’événementiel, de l’horeca ou de la culture. D’autant que les nombreuses faillites qui se profilent dans le contexte de la crise sanitaire risquent également de mettre en lumière la nécessité de sauvegarder des documents d’entreprise qui, sans lieu de conservation pouvant les accueillir, sont voués à être détruits et perdus à jamais.

Statu quo après un an de négociations

Il y a un an de cela, une carte blanche signée par plusieurs dizaines de chercheurs, de personnes issues de différents pans de la société civile et de professionnels du secteur des archives, interpellait la ministre de la Culture sur l’urgence de doter le secteur des archives privées de moyens supplémentaires et d’un cadre légal sérieux. En effet, les centres d’archives privées dépendent aujourd’hui encore d’un décret datant de 2004 n’ayant jamais reçu aucun arrêté d’application. Revoir ce décret en profondeur et lui adjoindre des arrêtés d’application s’avère donc être indispensable pour que les centres d’archives puissent fonctionner correctement. Par ailleurs, la révision de ce décret ne peut s’envisager qu’avec une revalorisation conséquente de l’enveloppe budgétaire afin de permettre aux centres de réaliser les missions qui leur sont assignées et d’envisager la création ou la reconnaissance de nouveaux centres dont la légitimité n’est plus à prouver et qui répondent au besoin de conserver les traces de la diversité de notre société.

Un an plus tard, malgré l’engagement de la Ministre Linard d’aboutir dans ce dossier, le projet de décret se fait attendre et le secteur des archivistes s’impatiente. Aujourd’hui, alors que la journée internationale des Archives met en avant la nécessité de favoriser l’accès à l’information afin de responsabiliser les gouvernements et de garantir que les citoyens puissent protéger leurs droits, des acteurs extérieurs à la profession manifestent leurs préoccupations sur le devenir de leurs archives. Il ne s’agit donc plus seulement d’une préoccupation corporatiste mais bien d’un véritable enjeu de société !

*Signataires : Marie-Laurence Dubois, présidente de l’AAFB ; Paul Sterck, administrateur de Flores ; Martine Barbé, productrice de films documentaires à Image Création ; Florence Gillet, gestionnaire de l’Information ; Alain Deneef, président de l’European Quarter Area Management Association ; Alain Heureux, cofondateur The Egg Brussels et cofondateur Brussels Creative ; Amandine Willame, document controller à Exquando ; Anne Kennes, Image Création ; Anne Lannoye, archiviste ; Anne-Sophie Daout, directrice des archives et Bibliothèque d’Architecture ULB ; Annette Hendrick, archiviste indépendante ; Arcangelo Russo, cofondateur Choukesoup ; Arnaud Bozzini, directeur Design Museum Brussels ; Arnaud Charon, archiviste aux archives et Bibliothèque d’Architecture ULB ; Aude Hendrick, responsable du Musée des Egouts ; Aurore François, professeur à l’UCLouvain ; Benoît Conti, manager TASC ; Benoît Remiche, fondateur et directeur artistique de Tempora ; Berengère de Laveleye, conservatrice ; Berengère Piret, professeure invitée à l’Université Saint-Louis-Bruxelles ; Bram Smeyers, 24hBrussels ; Camille Baillargeon, attaché scientifique à l’IHOES ; Camille Vanbersy, archiviste au CARHOP ; Carine Vankeerberghen, professeur d’économie ; Catherine lanneau, professeur Uliège ; Catherine Marchand, costume designer ; Chantal Kesteloot, Cegesoma/Archives de Bruxelles ; Christian Thomas, administrateur D’Image Film Distribution ; Christine De Naeyer, directrice des Editions CFC ; Claudine Hennebert du Chastel, artiste peintre sculpteur ; Claudine Marrissal, historienne au Carhif ; Coline Krug, document controller chez Exquando S.A. ; Corinne Hoex, écrivaine ; Daniel Van Overstraeten, président de l’AVAE ; David Genon, Artistic Productions director ; Dr Dirk Martin, directeur ff Cegesoma ; Eddy Merckx, CEO 302.be ; Eric Bastin, archiviste ; Eric Boschman, sommelier ; Etienne Dortoir, Catwalkpictures et Music Belgium Photos ; Florence Vander Elst-de Launoit, de Tourne Sol production, cofondatrice Mima Museum ; François Belot, archiviste CarCoB ; Françoise Dardenne, collaboratrice ARCA/Archives du monde catholique Louvain-la-Neuve ; François Didisheim, administrateur de Sociétés ; François Welter, directeur au CARHOP asbl ; Françoise Rosart, collaboratrice scientifique ARCA/Archives du monde catholique ; Frédéric Boquet, archiviste en chef de la ville de Bruxelles ; Geneviève Warland, professeur invité UCLouvain ; Guillaume Bléret, 24hBrussels ; Guy Zelis, professeur émérite, directeur de l’ARCA ; Henry Mackelbert, ancien avocat du Mirano il y a 40 ans ; Inès Glogowski, doctorante en histoire (UCL-VUB) ; Isabel Biver, auteur et guide-conférencière ; Isabelle Sirjacobs, directrice-responsable scientifque du SAICOM ; Isabelle Skrypczak, coordinatrice administrative à l’IHOES ; Jacques Gillen, archiviste au Mundaneum ; Jean Jauniaux, écrivain et président honoraire de Pen Belgique ; Jean-christophe Yu, cinéaste ; Jean-Claude Daoust, président Daoust SA ; Jean-Louis Moreau, historien, archiviste indépendant ; Jean-Luc Vandamme, producteur de films – Happy Moon Productions ; Joachim Lafosse, cinéaste ; Jos Palange, ancien délégué CNE-Universités ; José Gotovitch, professeur honoraire ULB ; Jules Pirlot, historien, président du CarCoB ; Laetitia Junk, document controller chez Exquando S.A. ; Laureline Baron, assistante de production ; Laurence Boudart, directrice des archives et Musée de la Littérature ; Laurent De Groef, archiviste ; Luc Deleuze, architecte, managing director ; Ludo Bettens, historien et archiviste à l’IHOES (Seraing) ; Marianne Sluzsny, philosophe, documentariste, romancière ; Marie Hélène Massin, documentariste ; Marie Meyer, archiviste indépendante ; Marie-France Hanon, archiviste au CarCoB ; Marie-Laure Roggemans, présidente de l’ASBL Monts des Arts ; Martine Pyck, gérante KBS ; Mathieu Roeges, archiviste de l’administration communale d’Uccle ; Maxime Badard, historien ; Michel Baudour, directeur de la photographie ; Micheline Zanatta, présidente de l’IHOES ; Mireille Gosset, professeur ; Mister Emma, vidéaste ; Martin Da Silva, graphiste ; Nadège Guichard, documentaliste ; Nicolas Hemeleers, 24hBrussels ; Noël Magis, managing director Screen.brussels fund ; Olivier Hennebert, photographe et graphiste ; Olivier Zeeghers, directeur de Modesign Academy ; Patricia Santoro, directrice des centres culturels ACC ; Paul servais, professeur émérite de l’UCL ; Paul Vermeylen, président For Urban Passion association ; Pauline Duclaud-Lacoste, fondatrice de Feed the Culture ; Philippe Delusinne, chief executive officer/administrateur délégué ; Philippe Dewolff, chercheur ; Philippe Reynaert, administrateur-gérant Xanadu ; Philippe Sellier, Triangle 7 ; Pierre Balzat, DJ, animateur ; Pierre Chaudoir, journaliste ; Pierre Wegnez, archiviste, Fondation Biermans-Lapôtre ; Pierre-Alain Tallier, chef de département aux archives de l’Etat ; Roel Jacobs, auteur ; Romain Durieux, archiviste aux archives de l’Etat ; Ruben Goots, producteur ; Sara Tavares Gouveia, archiviste, gestionnaire de l’information ; Sarah Lessire, coordinatrice de l’Association des archivistes francophones de Belgique ; Serge Schultz, administrateur délégué Exception Marketing and Consulting SA ; Séverine Janssen, directeur BNA-BOT ; Simone Susskind, ancienne députée bruxelloise et sénatrice fédérale ; Sophie Carrée, public relations So Rare sprl ; Thierry Michel, cinéaste ; Thomas Purcaro Decaro, cinéaste ; Xavier Rousseaux, directeur de recherche FRS-FNRS, UCLouvain.

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