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Carte blanche: l’école n’est pas une police du look

Carte blanche: l’école n’est pas une police du look

Si l’école, à l’image de la rue, a besoin d’un cadre légal pour garantir que tout un chacun porte des vêtements et même des « convenables », peut-on encore permettre que ce cadre soit fixé par les écoles elles-mêmes ? Les dérives rigoristes, autoritaires ou élitistes, qui blessent et chassent tant de jeunes, ne sont-elles pas automatiques dès lors que chaque direction d’école peut inventer, sans limites claires, ses propres règles et pratiques ? D’ailleurs, les règles appliquées sont-elles les règles écrites ? Qui vérifie ? Finalement, les jeunes ne sont-ils pas jugés et triés sur des bases bien peu scolaires ?

Faut-il encore essayer de responsabiliser les directions d’écoles, alors qu’il y en a toujours chez qui le message ne passe pas ? Ou alors s’agit-il de la responsabilité des représentants du peuple ? N’a-t-on pas besoin d’un débat public actualisé, voire d’un cadre qui autorise tout ce qui n’est pas interdit ? Ce qui est interdit ne devrait-il pas l’être par des instances démocratiques au terme d’un débat ouvert et participatif ?

Les élèves inscrits à l’école secondaire supérieure (de la 4e à la 7e année) affirment souvent le besoin d’une liberté plus grande en matière d’habillement et de style. Nombre d’entre eux racontent avoir été jetés comme des pestiférés pour une simple coloration des cheveux ou pour des vêtements tout noirs. Tant d’élèves sont gravement et durablement blessés en raison d’une jupe jugée trop courte, d’un short ou d’un piercing « en trop ». Certains se sont vu montrer la sortie et ont sombré dans une douloureuse période de décrochage pour avoir osé dénuder leurs épaules, montrer leur nombril ou porter un jeans troué. D’autres ont claqué définitivement la porte de leur ancienne école pour des cheveux jugés trop longs, pour un tatouage « trop visible », pour un décolleté…

Quel message caché ?

Je reçois tous ces témoignages, sans les solliciter, pour la seule raison que, depuis 4 ans, j’enseigne un chapitre d’initiation au Droit intitulé « Normes et société ». Si je poursuis 15 ou 25 ans, que vais-je entendre encore ?

Pour revenir à l’exclusion elle-même, imaginez un peu les scènes en question, lorsqu’un jeune se voit refuser l’accès. Souvenez-vous de votre adolescence. Pensez aux traces qu’un tel événement peut laisser dans la mémoire et le cœur d’un ado, d’autant que ces scènes s’accompagnent parfois de véritables insultes. Les responsables peuvent-ils ignorer que beaucoup d’élèves ne reviendront jamais ? Ne devons-nous pas imaginer que cette forme détournée d’exclusion définitive est peut-être recherchée en tant que telle par certaines directions ?

Dans le cas où l’une ou l’autre tenue serait véritablement inacceptable, faut-il croire que toutes les équipes éducatives (ou disciplinaires, en fait) font le maximum pour éviter le sentiment d’humiliation ?

N’est-ce pas surtout la facilité qui est recherchée quand on écarte les élèves les moins dociles, les plus audacieux, ceux qui n’ont pas reçu l’éducation qu’on juge « bonne », ceux qui ressemblent le moins à nos propres enfants, ceux qui refusent un type d’autorité immanente et quasi illimitée ? N’y a-t-il pas correspondance entre ces écoles qui chassent pour une tenue et celles qui se félicitent d’avancer plus vite que la musique ou d’aller au-delà des programmes (pourtant copieux) que fixe la loi ?

Un débat, et vite !

Tous les élus, à tous les niveaux de pouvoir, sont concernés – par les libertés fondamentales, l’égalité des chances et/ou l’enseignement. Nous devons leur demander d’entamer une discussion publique sereine, ouverte, patiente et déterminée, en vue de rechercher les solutions qui, sur ce sujet, feront mieux respecter les droits des élèves, en particulier le droit de recevoir un enseignement conforme à ce qui a été convenu par le décret « Missions », c’est-à-dire un enseignement qui vise, avant tout, l’égalité des chances, la bienveillance, la confiance (en soi) et l’épanouissement.

Si rien ne bouge d’ici la rentrée, soyons déterminé.es à changer de représentants ! N’attendons pas encore 36 de ces débats ponctuels autour des cas de telle et telle école aux prises avec telles ou tels élèves ! Le problème est beaucoup plus grave qu’il ne paraît, car la majorité des élèves humiliés préfère se taire.

Les limites à fixer à l’identité visuelle des ados, cela ne regarde en rien les directions (qui ont mieux à faire !) et c’est dangereux de les laisser à leur appréciation. Il y a tant de despotes et si peu d’éclairage.

Ce qui regarde les directions, ce sont les moyens pour faire respecter des limites a minima définies démocratiquement par une ou plusieurs assemblées législatives. Cela ne devrait même pas être confié aux commissions de l’enseignement (de chaque communauté), mais bien au Fédéral, car il s’agit moins d’une question éducationnelle ou culturelle que d’un arbitrage entre libertés et sécurité. N’oublions pas que l’éducation, pour l’essentiel, revient aux parents, les écoles étant surtout en charge de l’enseignement.

Les solutions pourraient être inspirées de ce qui est interdit en rue, le reste étant naturellement permis, avec éventuellement quelques dispositions supplémentaires, si cela est souhaité par une large majorité, pour marquer le cadre spécifique de l’école. Ce qui sera interdit devra l’être au terme d’un débat qui tiendra compte de tous les élèves, selon leurs âges, leurs souhaits…

Ensuite, on pourra s’attaquer à des problèmes plus précis : celles et ceux, élèves et surtout membres des personnels, qui font des remarques pour des bras, des jambes, des couleurs, des tatouages, des piercings ou d’autres « audaces » jugées trop visibles. Je vous assure que certains profs ou éducateurs font des remarques ultra-violentes… Qui laissent des traces à vie !

Comme s’il n’y avait rien de plus important à l’école !

Refusons ces violences systémiques et permanentes contre cette minorité fragile qu’est la jeunesse ! Nous pourrons, alors, tous ensemble, dessiner un cadre propice à l’épanouissement et à la créativité.

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