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Carte blanche: la politique internationale vis-à-vis d’Haïti doit changer!

Manifestation d’Haïtiens contre le président Jovenel à Port-au-Prince, le 14 février dernier.
Manifestation d’Haïtiens contre le président Jovenel à Port-au-Prince, le 14 février dernier. - Reuters

En octobre 2020, était lancée la campagne internationale Stop silence Haïti ! Huit mois plus tard, où en est-on ? Toutes les exactions, violences et injustices dénoncées dans cet appel se sont aggravées. La pauvreté s’est accrue, la faim affecte plus de 4 millions de personnes, les enlèvements – doublés de viols –, se sont multipliés, et les bandes armées ont encore étendu leur pouvoir. L’insécurité généralisée touche toutes les couches de la population, compromettant un peu plus l’accès aux services sociaux de base, dont l’éducation et la santé.

Il n’y a eu aucune avancée judiciaire dans les massacres – douze massacres ont été enregistrés depuis 2018 – et les affaires de corruption, au premier rang desquelles, Petrocaribe, alors que de nouvelles enquêtes, nationales et internationales, confirment l’implication et la complicité du pouvoir. L’assassinat du bâtonnier du barreau de Port-au-Prince, Maître Monferrier Dorval, comme tant d’autres, demeure impuni. La violence et l’impunité se nourrissent mutuellement, plongeant Haïti dans un cercle vicieux.

Stratégie du pourrissement

La détérioration des droits et des conditions de vie de la population est catalysée par la crise politique. Le 7 février 2021, s’achevait le mandat présidentiel de Jovenel Moïse. Mais, ce dernier a refusé de quitter le pouvoir. Il entend rester à la tête de l’État, le temps d’organiser à tout prix un référendum – interdit par la Constitution – fin juin et des élections en septembre.

En agissant de la sorte, et en inventant une tentative de coup d’État, pour justifier la mise à la retraite de trois juges de la Cour de cassation – ce qui constitue un (autre) acte inconstitutionnel –, Jovenel Moïse opte clairement pour une stratégie du pourrissement, et consacre l’autoritarisme de son régime. Il continue pourtant de bénéficier du soutien du Core Group (1), en général, et des États-Unis, en particulier.

Mobilisation internationale

Ces derniers mois et à de multiples reprises, les mouvements paysans, et de femmes, les syndicats, les jeunes Petrochallengers, les églises, les ONG de droits humains, les organisations sociales, les milieux de la justice et de l’éducation, les intellectuel·les, ont manifesté en masse pour exiger le respect de la Constitution, le départ de Jovenel Moïse et une transition de rupture.

Ils et elles ont pu compter sur une mobilisation internationale, qui s’est exprimée par divers courants. Ainsi, depuis le 7 février 2021, la Confédération syndicale internationale (CSI), la Coordination Europe-Haïti (Co-EH), l’Assemblée internationale des peuples, pour ne prendre que ces exemples, se sont positionnées en soutenant les revendications des mouvements haïtiens.

Mobilisation diplomatique

Au niveau diplomatique aussi, les lignes commencent à bouger. Soixante-huit députés démocrates du Congrès des États-Unis ont appelé à un changement de politique de Washington vis-à-vis d’Haïti. Le Parlement européen vient de voter une résolution d’urgence (2). S’il refuse de soutenir le référendum et rappelle que « les violences en Haïti sont étroitement liées à des bandes armées, dont certaines sont soutenues et financées par l’oligarchie locale », il n’en continue pas moins d’entretenir le mythe que des élections libres et crédibles puissent être organisées par les autorités haïtiennes.

Des élections non crédibles

Jovenel Moïse continue de la sorte sa fuite en avant, et la « communauté » internationale se laisse, au nom du « dialogue national inclusif » et d’une sortie de crise par les élections, prendre au piège – voire instrumentalise ce piège – d’un soutien au président de facto. Un large consensus national s’est pourtant forgé depuis des mois, contre Jovenel Moïse. Appeler, encore et toujours, ce dernier à lutter contre la violence, l’impunité et la polarisation du pays, alors qu’il en est l’un des principaux responsables, tient de l’aveuglement ou de l’hypocrisie.

Les conditions ne sont réunies ni pour des élections libres et démocratiques, ni pour un référendum portant sur la Constitution. Jovenel Moïse n’a aucune légitimité pour les organiser. Dans la situation actuelle, avec le contrôle de quartiers entiers par les bandes armées, et l’instrumentalisation par le pouvoir des institutions et mécanismes électoraux, ces élections n’auront aucune crédibilité. Elles n’ont, de toute façon, d’autre but que de consacrer la reproduction de la clique au pouvoir et de consacrer l’impunité, enfermant le pays dans un nouveau cycle de violence et d’instabilité.

Du courage, SVP !

Jovenel Moïse participe au problème, non à la solution. Chaque jour qui passe avec lui au pouvoir est une occasion manquée pour un changement démocratique, rendant plus compliquée et plus ardue la transition. La communauté internationale ne manque pas d’informations sur ce qu’il se passe en Haïti ; elle manque de courage. Le courage d’entériner l’échec de la diplomatie suivie ces dernières années, sinon ces décennies, de se confronter aux États-Unis, de faire prévaloir les droits humains et d’écouter les revendications des Haïtiens et Haïtiennes.

En conséquence, nous exigeons des gouvernements, institutions internationales et singulièrement du Core Group :

1. De respecter la souveraineté des Haïtiens et Haïtiennes, et de dénoncer toute ingérence.

2. D’écouter les acteurs et actrices de la société civile haïtienne, qui se sont prononcés publiquement et à maintes reprises contre la tenue d’un référendum et d’élections, qui, dans les conditions actuelles, ne seront ni libres ni démocratiques, et ne peuvent s’apparenter qu’à une farce tragique, risquant de conduire à la restauration de la dictature.

3. De dénoncer l’illégitimité du référendum et du processus électoral, ainsi que l’absence de conditions pour que des élections libres et démocratiques puissent être réalisées avec Jovenel Moïse au pouvoir.

4. De soutenir un processus de transition exigé et mis en œuvre par les Haïtiens et Haïtiennes, en s’appuyant sur la Constitution de 1987.

5. D’appuyer le travail des organisations haïtiennes pour que les responsables des violations des droits humains – au premier rang desquels les massacres et la dilapidation des fonds Petrocaribe – soient jugés de façon juste et équitable.

6. De revoir plus largement, avec humilité et honnêteté, leurs politiques poursuivies ces dernières années, et même décennies, qui ont contribué à l’impasse actuelle.

(1) États-Unis, Canada, Allemagne, Espagne, Brésil, France, Union Européenne (UE), Organisation des États Américains (OEA) et Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies.

(2) Résolution du Parlement européen du 20 mai 2021 sur la situation en Haïti (2021/2694(RSP).

*Cosignataires : Acción Afro-Dominicana, République dominicaine ; Accion Ecologica, Équateur ; ActionAid, France ; Agenda Solidaridad, République dominicaine ; AITEC, France ; Anacaona Droits Humains Haïti, France ; Asbl Theux/Saint-Michel, Belgique ; Asbl Farnières-Haïti, Belgique ; Asociación Acción Verapaz, Espagne ; Association Française d’Amitié et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique (AFASPA), France ; Association PeopleKonsian, France ; Association Pour Haïti, France ; Ayiti Cheri vzw, Belgique ; Coalition des Alternatives Africaines Dette et Développement (CAD), Mali ; ATTAC – CADTM, Argentine ; ATTAC – CADTM, Maroc ; ATTAC Liège ; ATTAC Wallonie Bruxelles (AWB) ; AWMR-Italia ; Associazione Donne della Regione ; Mediterranea, Italie ; CADTM – AYNA, Amérique latine ; CADTM Belgique ; Carrefour de solidarité internationale, Canada ; Cátedra Libre de Pensamiento Latinoamericano « Ernesto Che Guevara », Mexique ; Coopération Éducation Culture (CEC), Belgique ; Centre francophone de recherche partenariale sur l’assainissement, les déchets et l’environnement (CEFREPADE), France ; Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID), France ; Centre de recherches et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM), France ; Centro de militares para la democracia argentina (CEMIDA), Argentine ; Centre d’Education et d’Interventions Sociales (CEIS), Haïti ; Centre International de Solidarité Ouvrière (CISO), Canada ; Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11), Belgique ; Centro de Documentación en Derechos Humanos « Segundo Montes Mozo S.J. » (CSMM), Équateur ; Centro de Pensamiento Crítico Pedro Paz, Argentine ; Centro de Promocion y Formacion en Derechos Humanos, Venezuela ; Centre d’Éducation Populaire André Genot (CEPAG), Belgique ; Centre tricontinental-CETRI, Belgique ; Centro de Pensamiento Crítico Pedro Paz, Argentine ; Circulos bolivarianos socialistas Costa Rica, Costa Rica ; Clowns Sans Frontières, Canada ; Coalition des Acteurs de la Société Civile (CASC), Haïti ; Coalition Haïtienne au Canada contre la Dictature en Haïti (COHCCDH), Canada ; Codepink, États-Unis ; Collectif 35 des amis d’Haïti, France ; Collectif Haïti de France (CHF), France ; Collectif Régional pour la Coopération Nord-Sud (CIBELE), Ile de France, France ; Collectif Régional pour la Coopération Nord-Sud (CORENS), France ; Comité argentino de solidaridad por el fin de la ocupación de Haití, Argentine ; Colectivo Tejido de transicionantes por el Valle del Cauca, Arturo Escobar, Colombie ; Colonialism Reparation, Italie ; Comitê anti-imperialista general Abreu e Lima, Brésil ; Comité de Derechos Humanos de Base de Chiapas Digna Ochoa, Mexique ; Comité Democrático Haitiano en Argentina, Argentine ; Comité Dominicano de Derechos Humanos, République Dominicaine ; Commission altermondialisation et solidarité internationale de Québec solidaire, Canada ; Commission Haïtienne pour le Respect des Droits Humains (CHREDHU), Haïti ; Commission Épiscopale Nationale Justice et Paix (CE-JILAP), Haïti ; Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement – Terre Solidaire (CCFD-Terre Solidaire), France ; Comuna Caribe, Puerto Rico ; Comunidad Cristiana Vanguardia Obrera, Espagne ; Comuniste de Catalunya, Espagne ; Confederación Intersindical Galega (CIG), de Galiza, Espagne ; Confédération des Syndicats Chrétiens (ACV-CSC), Belgique ; Confédération des Travailleurs et Travailleuses des Secteurs Public et Privé (CTSP), Haïti ; Confédération des Travailleurs Haïtiens (CTH), Haïti ; Congreso de los Pueblos – Capítulo Chile, Chili ; Conseil National des Comités Populaires (CNCP), Martinique ; Coordinadora Simón Bolívar, Venezuela ; Diaspora Africaine de Belgique (DAB) ; Diaspora Togolaise de Belgique (DTB) ; Diálogo 2000-Jubileo Sur, Argentine ; ECOSUR, Ecología, Cultura y Educación desde los Pueblos del Sur, Argentine ; Encuentro Belgian Latin America Network, Belgique ; Enfant Haïtien France Action (EHFA), France ; Entraide et Fraternité, Belgique ; Europe Écologie Les Verts, France ; Europe solidaire sans frontières (ESSF), France ; Fédération Nationale des Travailleurs en Education et en Culture (FENATEC), Haïti ; Fédération Nationale des Syndicats en Éducation (FENASE), Haïti ; Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) fédérale ; Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) wallonne ; Fédération des organisations paysannes pour l’intensification agricole et la promotion de l’agriculture familiale (FOP-SIPAF) du sud Kivu, République démocratique du Congo ; Fédération syndicale unitaire (FSU), France ; Federación Uruguaya de Cooperativas de Vivienda por Ayuda Mutua (FUCVAM), Uruguay ; FIAN Belgium – Pour le droit à l’alimentation ; Fondation Frantz Fanon, France ; Forum Nord Sud asbl, Belgique ; Frères des Hommes, Belgique ; France Amérique latine (FAL), France ; Frente Nacional de Luta Campo e Cidade (FNL), Brésil ; Fuerza de la Revolucionmanuelj (FR), République dominicaine ; Fundación Embajada de Derechos Humanos, Venezuela ; Fundación para la Promoción de los Derechos Humanos y Justicia de Paz, Équateur ; Fundación Vivian Trías. Uruguay ; Geomoun, Belgique ; Grandir en Haïti, France ; Groupe d’économie solidaire du Québec, Canada ; Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés (GARR), Haïti ; Grupo « Solidair met Guatemala », Belgique ; Grupo de apoyo a la solidaridad de Haití (Grash), Espagne ; Grupo de Trabajo CLACSO « Crisis, respuestas y alternativas en el Gran Caribe », Amérique latine ; Haiti Support Group, Grande-Bretagne ; Hoopvoorhaiti, Belgique ; IFSI-ISVI, Coopération syndicale internationale, Belgique ; Informationsstelle Lateinamerika (ILA), Allemagne ; Initiative Artisans, Haïti ; Initiative Patriote Marien (IPAM), Haïti ; Iraqi Social Forum, Iraq ; Institut de Technologie et d’Animation (ITECA), Haïti ; Ligue des droits de l’Homme (LDH)-France ; Lyon Haïti Partenariats, France ; Marcha Mundial de las Mujeres Macronorte, Pérou ; Medico international, Allemagne ; MISEREOR, Allemagne ; Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC), Belgique ; Movimiento Rebelde, République dominicaine ; Movimiento de Integración y Emancipación de Derechos Humanos del Sur, Venezuela ; Nègès Mawon, Haïti ; Nou Pap Domi, Haïti ; Observatorio de la Riqueza Padre Arrupe, Argentine ; Ongd AFRICANDO, Espagne ; Organizaciones libres del pueblo-resistir y luchar, Argentine ; Osjosma vzw, Belgique ; Other News, Italie ; Parti de la Gauche Européenne ; Partido por la Victoria del Pueblo, Uruguay ; Partido Comunista Revolucionario del Uruguay, Uruguay ; Partido de la Refundación Comunista – Izquierda Europea, Italie ; Pazapas ASBL, Belgique ; Pèp Lib vzw, Belgique ; Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA), Haïti ; Plateforme altermondialiste, Canada ; Plateforme Haïti.be, Belgique ; Plate-Forme Haïti de Suisse (PFHS) ; Plateforme Nationale des Syndicats des Institutions Publiques (PLANSIP), Haïti ; Pour une Ecologie Populaire et Sociale (PEPS), France ; Rasanble pou’n Chanje Lavi’n (RaCh-Lavi’n), Haïti ; Red de Solidaridad con Chiapas de Buenos Aires, Argentine ; Regroupement des Haïtiens vivant à Montréal contre l’occupation d’Haïti (REHMONCO), Canada ; Réseau d’information et de documentation pour la solidarité et le développement durable (RITIMO), France ; Relais France-Europe de la Fondation Max CADET d’Haïti, France ; Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), Haïti ; Réseau syndical international de solidarité et de luttes, France ; Réseau Sud-Est de Défense des Droits Humains (RESEDH), Haïti ; School of the Americas Watch (SOAW), Amérique latine ; Secours Catholique – Caritas France ; Service OEcuménique d’Entraide, France ; Servicio Paz y Justicia – SERPAJ, Argentine ; Socialist Revolutionary Workers Party (SRWP), Afrique du Sud ; Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA), Haïti ; Solidaridad Dominicana con Haití, République dominicaine ; South African Federation of Trade Unions (SAFTU), Afrique du Sud ; Suteba de La Matanza, Argentine ; Tet Kole Ti Peyizan Ayisyen, Haïti ; Ti Gout Dlo en Haïti, Belgique ; Tysea – Hoop voor Haïti, Belgique ; Union de Vecinos, États-Unis ; Union juive française pour la paix (UJFP) ; Union Nationale des Normaliens/nes et Educateurs/trices d’Haiti (UNNOEH), Haïti ; Vlaams Haïti Overleg, Belgique ; Vision pour une nouvelle société haïtienne (VINOUSH), France ; Women’s All Points Bulletin, WAPB, États-Unis ; WSM – We social movements, Belgique

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