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Carte blanche: faut-il conduire nos dirigeants au gibet pour avoir tué le soin?

Carte blanche: faut-il conduire nos dirigeants au gibet pour avoir tué le soin?
Reuters

Lorsque l’on étudie un peu le système de santé en Belgique, l’un des thèmes les plus intrigants demeure peut-être les chaînes de responsabilités qui guident et enferment le soin. Elles mettent en évidence la façon dont chaque personne, individuellement ou collectivement, est appelée à répondre du soin, à s’en porter garante. La responsabilité signifie une charge pour les personnes qu’elle touche. Plus ou moins grande, elle se prévaut souvent d’être accompagnée d’un pouvoir équivalent. Ainsi, en salle de soins, un médecin-chef est responsable de ses patients et de ses équipes infirmières. À ce titre, il dispose également d’un certain pouvoir de décision.

Paradoxalement peut-être, ce sont pourtant bien les infirmières qui sont le plus souvent au chevet des patients, voire de leur famille. Ce sont souvent elles à qui l’on se confie et qui font le relais de l’information avec les médecins. Elles ont proprement la responsabilité de cette transmission technique et humaine du soin avec toutefois bien peu de pouvoir associé.

Ainsi, répondre du soin implique également de répondre des personnes qu’il rassemble. Cette responsabilité se marque notamment sur le plan juridique. Un médecin est responsable de ses décisions, et ce, quels que soient les facteurs matériels, techniques ou humains qui les conditionnent. Pourtant, ces éléments conditionnant la réalisation pratique du soin contrastent fortement le pouvoir des médecins. Mais, telles les infirmières à l’échelle d’une salle de soin, ils n’en demeurent pas moins responsables des personnes qu’ils accompagnent et dont ils ont la charge.

L’émergence d’une nouvelle culture du soin

Cependant, depuis quelques années émerge une culture différente du soin : l’interdisciplinarité. Il s’agit de réfléchir le soin non plus sous l’axe vertical d’une médecine archaïque et probablement biaisée socioculturellement, guidée de toute autorité par les médecins, mais à l’aune d’un plan horizontal où chaque personne concoure, partage, l’ouvrage du soin à hauteur de la place qu’elle y prend : soignante, soignée, assistante sociale, psychologue, infirmière, médecin, etc. La responsabilité s’y diffuse sans pour autant s’y perdre. Et en regard de la responsabilité, le pouvoir s’y partage, rassemble et différencie les personnes. Ainsi, la visée première de l’interdisciplinarité est de retrouver la personne derrière les technicités du soin (médicale, juridique, sociale, économique, politique, etc.).

Certaines institutions on fait de cette perspective le fer de lance de leur projet de soin. Il s’agit notamment des Maisons Médicales. Ce réseau dessine depuis plus de quarante ans maintenant une diffusion du soin qui va à la rencontre des personnes dont il se porte garant, dont il assume une forme de responsabilité. Il investit des équipes interdisciplinaires d’un pouvoir et d’une responsabilité pour accompagner les habitants d’un quartier et, à leur tour, favoriser tant leur santé que leur citoyenneté, leur responsabilité et leur pouvoir.

Une approche mercantile

Cependant, en regard de cette belle évolution, une autre condamne progressivement ce que veut dire soigner et prendre soin. Il s’agit des effets de plus en plus marqués d’une politique mercantile du soin. Elle fait de la valeur première du soin non plus la personne, mais la rentabilité. Le soin et ses institutions sont pensés sur le plan entrepreneurial. Ils sont financés et reconnus à l’acte presté et non à la congruence de l’accompagnement qu’ils produisent.

De fait, le cadre particulier de la pandémie actuelle permet de prendre la juste mesure de l’impact des décisions politiques de ces trente dernières années sur notre capacité à prendre soin. Voici aujourd’hui ce qui conditionne notre pouvoir à prendre soin tout en demeurant responsable des personnes que son ouvrage rassemble : manque de lit, manque de matériel, manque de formation théorique et pratique, manque de ressources humaines du soin, nous dirons manque d’humanité, etc. Viser la rentabilité à tout prix (même humain) du soin est l’effet d’un pouvoir qui paraît bien singulier. En effet, là où les équipes soignantes et patients restent, les instances qui décident de cette orientation politique du soin passent.

Mettre fin à la déresponsabilisation politique

Neuf ministres de la santé se sont partagé le soin dans le précédent gouvernement. Ils ont succédé à d’autres et d’autres leur ont succédé. Tous y vont de leurs grandes décisions exerçant à tire-larigot un pouvoir sans conteste. Après tout, ils ont été nommés (pourtant jamais élus directement) pour cela. Cependant, leur pouvoir reste marqué d’une particularité bien singulière, ils ne sont pas responsables des décisions qu’ils posent. Ils ne sont jamais judiciairement tenus responsables des effets de leurs décisions. Pourtant, des personnes en sont tombées malades, d’autres en sont décédées et le bilan ne cesse de s’alourdir. Le soin doit être rentable (toujours à brève échéance, pouvoir éphémère oblige) sauf sur le plan humain. Cependant, parmi eux, personne n’est appelé à répondre des morts, que ce soit devant la loi ou le peuple.

Ainsi, à l’aune d’une pandémie qui crie les effets du pouvoir de nos dirigeants sur le soin, n’est-il pas temps de réévaluer la façon dont ceux-ci y prennent part et dont ils s’en portent garants ? Ne gagnerions-nous pas à promouvoir cette culture interdisciplinaire et éthique du soin qui part des personnes soignées et se valide en elles ? Si le soin peut être réfléchi, coordonné et réalisé de manière partagée sur le terrain, n’est-il pas temps d’en faire autant au sein des instances qui vont intrinsèquement conditionner ce que veut dire soigner et prendre soin ? Conjuguer pouvoir politique sans responsabilité judiciaire semble avoir signé la faillite d’un soin qu’ils voulaient pourtant rentable. Des patients aux politiques, n’est-il pas temps de changer le nom des personnes que cela condamne ?

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