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Carte blanche: manger belge a-t-il une utilité?

Carte blanche: manger belge a-t-il une utilité?
Mathieu Dréan

Manger local » est devenu tendance. Surfant sur la tendance, tant le monde politique que le secteur privé tentent d’en tirer profit en jouant sur la corde patriotique des « électeurs-consommateurs ». Qu’il s’agisse du plan de relocalisation alimentaire de la Région Wallonne ou de la campagne mercantile « BELhaize », avec laquelle la célèbre enseigne fait la promotion de produits « locaux », il s’agit en fait dans les deux cas d’inciter à acheter « belge ». Cela n’est pourtant ni dans l’intérêt de la Belgique ni celui de la planète.

La Belgique, grande gagnante de la libre circulation des marchandises

Une méfiance à l’égard des importations alimentaires était déjà palpable avant la crise sanitaire, l’émotion provoquée par l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada en fut un exemple. Elle s’est d’ailleurs amplifiée au regard des problèmes d’approvisionnement de produits stratégiques liés à la pandémie. Alors qu’il est essentiel de se montrer résilient à l’égard de ces produits (p.ex. des semi-conducteurs ou des principes pharmaceutiques actifs), la Belgique ne tirerait aucun bénéfice d’un repli protectionniste en matière alimentaire. Il est trop peu souvent rappelé que la Belgique est un des États membres de l’UE qui tire le plus profit de la libre circulation des marchandises au sein du marché unique. Ériger des barrières économiques en matière alimentaire en discriminant favorablement les produits belges de ceux produits ailleurs – et plus particulièrement les produits européens – est potentiellement dangereux. De telles barrières protectionnistes à l’égard des produits belges, si elles étaient étendues à toutes marchandises, pourraient faire perdre jusqu’à 15 % du PIB belge.

L’industrie alimentaire belge peut se targuer d’exporter pour 27 milliards d’euros et de contribuer à une balance commerciale positive de plusieurs milliards. Tant à l’import qu’à l’export, nos plus grands partenaires commerciaux sont les États membres de l’UE et en particulier nos voisins : l’Allemagne, la France et les Pays-Bas constituent 55 % de nos exportations. La question se pose dès lors de savoir si dans un petit pays comme la Belgique, il est raisonnable d’encourager un consommateur liégeois à préférer un légume produit à Visé au lieu de Maastricht. Qu’adviendrait-il de notre économie et nos emplois si on encourageait les autres citoyens européens à se détourner des produits belges ? Promouvoir le savoir-faire de nos producteurs belges devrait plutôt passer par l’instauration d’un environnement économique favorable qui leur permet de garder ou de gagner des parts de marché, en Belgique comme ailleurs.

Fausse bonne idée sur le plan climatique

Il est tout d’abord curieux de présenter l’achat de produits belges comme particulièrement « local », alors même que 56 % de la population du pays vit à moins de 25km d’une frontière nationale, ce chiffre montant à 65 % pour les Wallons. Ainsi, manger des produits de Flandre pour les habitants de Bastogne se révèle moins local que manger français, néerlandais, luxembourgeois ou allemand…

Il convient ensuite de s’interroger sur l’idée largement répandue que manger local est meilleur pour la planète. Cette affirmation doit, au mieux, être fortement nuancée voire ; elle est, au pire, complètement fausse. Pour comprendre pourquoi, il faut d’abord démystifier l’impact des transports sur le coût environnemental de nos assiettes. Il est minime : moins de 10 % (1). En réalité, la majeure partie des émissions de gaz à effet de serre provient de la production de nos aliments eux-mêmes. Les protéines animales sont celles dont la production a l’impact environnemental le plus fort. Les caractéristiques « géographiques » des contrées dans lesquels nos aliments sont produits sont également des paramètres qui doivent être sérieusement pris en compte. En raison d’un climat favorable, des produits comme les fraises ou les tomates en provenance d’Espagne ont, par exemple, un bilan carbone bien moins élevé que celles produites sous serre dans le nord de l’Europe (2). Ainsi, pour le consommateur soucieux de son empreinte environnementale, il est bien plus utile de réduire sa consommation de viande, fût-elle belge, que de cesser d’acheter des tomates italiennes. L’impact environnemental lié à l’origine de la plupart des produits étant insignifiant comparé à l’impact des produits carnés, des œufs et des produits laitiers, discriminer des produits en fonction de leur « nationalité » est inutile.

Jouissons des opportunités du marché unique

Les craintes liées à la mondialisation doivent être relativisées en matière alimentaire et mises en balance avec les effets négatifs du protectionnisme sur l’économie belge. Les opportunités économiques que le marché unique offre à notre petit pays sont immenses. Quant à la lutte contre le changement climatique, elle ne doit pas être instrumentalisée pour nourrir le repli sur soi et cautionner des mesures protectionnistes. Au contraire, nous pourrions saisir la chance, à l’échelle européenne, de faire partie du marché unique qui dispose de climats différents pour, par exemple, produire là où le climat permet une production optimale d’un point vue écologique.

(1) V. Sandström et al., « The Role of Trade in the Greenhouse Gas Footprints of EU Diets », 2019 ; J. Poore et T. Nemecek, « Reducing Food’s Environmental Impacts through Producers and Consumers », 2018.

(2) M. Theurl et al., « Contrasted greenhouse gas emissions from local versus long-range tomato production », 2013 ; M. Mordini et al., « Carbon & Water Footprint of Oranges and Strawberries », 2009.

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