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Carte blanche: pauvre peuple du Nicaragua, opprimé par son gouvernement, oublié par les autorités européennes

Carte blanche: pauvre peuple du Nicaragua, opprimé par son gouvernement, oublié par les autorités européennes
Reuters

Le 19 juillet 1979, le Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) et le peuple nicaraguayen renversaient la dictature somoziste. Le nouveau gouvernement mettait en œuvre des réformes qui nous ont séduit(e)s (campagne d’alphabétisation, accès aux soins de santé pour tous, réforme agraire, rédaction d’une Constitution démocratique…) et rétablissait les libertés démocratiques. L’agression de l’Administration Reagan contre le Nicaragua nous a révolté(e)s. Nous n’avons pas compté nos heures et notre énergie pour appuyer le nouveau Nicaragua et dénoncer la « guerre de basse intensité » menée par les Etats-Unis. La défaite électorale du FSLN en 1990 a été pour nous une grande déception. L’évolution d’Ortega et du FSLN dans les années suivantes nous a inquiété(e)s. (1)

Depuis son retour au pouvoir fin 2006, le clan Ortega a mené une politique économique et fiscale très favorable au grand patronat local et aux entreprises étrangères. Sa famille et lui-même n’ont cessé de s’enrichir (2). La dérive autoritaire d’Ortega s’est accentuée au fil de ses réélections marquées par la fraude et par l’exclusion de tout candidat ou parti pouvant lui faire de l’ombre.

La répression sanglante de 2018

Et puis l’impensable s’est produit : le 19 avril 2018 des manifestations pacifiques (3) sont durement réprimées par la police et des membres de milices armées pro-Ortega. Deux manifestants sont tués, ce qui déclenche une réaction de colère dans tout le pays. Dans les semaines qui suivent, le mouvement ne cesse de s’étendre et de se durcir (barricades, barrages routiers…) avec le slogan « Que se vayan ! » (« Qu’ils s’en aillent ! »). La répression est sanglante : fin septembre, après plusieurs opérations « Limpieza » (« Nettoyage »), le bilan s’établit à 328 manifestants tués et des centaines de blessés. Plus d’un millier de manifestants sont en prison et y resteront pendant de longs mois (comme la leader étudiante belgo-nicaraguayenne Amaya Coppens). De nombreux cas de torture et des viols sont documentés par des organisations de défense des droits humains, tant nicaraguayennes qu’internationales. Et des dizaines de milliers de Nicaraguayens se sont exilés pour échapper à la prison, voire à la mort.

Stupeur pour tous ceux qui croyaient encore que le régime Ortega-Murillo était progressiste et démocratique, comme l’avait été le régime sandiniste des années 80. (4)

Fin septembre 2018, « l’ordre » règne au Nicaragua. Désormais, les seules manifestations et réunions publiques sont celles en faveur du régime. C’est toujours le cas…

Le vote du Parlement européen

Depuis septembre 2020, le clan Ortega a fait voter des lois lui permettant de réprimer « légalement » les opposants et les journalistes et de limiter encore davantage les possibilités d’organisation et d’expression de l’opposition. Des élections présidentielles et législatives sont en effet prévues en novembre 2021 et Daniel Ortega ainsi que Rosario Murillo (vice-présidente et épouse d’Ortega), conscients de leur impopularité, craignent de les perdre.

Le 8 octobre, 2020, le Parlement européen adopte à une écrasante majorité une résolution condamnant les « violations graves et persistantes des droits humains », la persécution des opposants et de la presse indépendante, ainsi que les lois liberticides sur le point d’être adoptées par l’Assemblée Nationale (5) et invite le gouvernement à renoncer à ces lois et « à engager un dialogue national sur une véritable réforme électorale et institutionnelle nécessaire pour garantir des élections crédibles, ouvertes à tous et transparentes ». Faute de quoi, le Parlement européen « demande que le Conseil européen ajoute rapidement des personnes et des entités à sa liste de sanctions, y compris le président et la vice-présidente, en veillant tout particulièrement à ne pas porter préjudice au peuple nicaraguayen ». (6)

Depuis le vote de cette résolution, les lois mentionnées par le Parlement européen (P.E.) ont toutes été rapidement promulguées (et d’autres lois liberticides l’ont été entre décembre 2020 et février 2021), la répression de la société civile et de l’opposition démocratique au Nicaragua s’est intensifiée, une réforme de la loi électorale a été décidée unilatéralement par le parti au pouvoir (réduisant encore la possibilité d’élections compétitives, transparentes et honnêtes).

La passivité du Conseil européen et des autorités belges…

Depuis le vote du P. E., le Conseil européen – Affaires étrangères s’est réuni au moins 8 fois et a sanctionné des responsables de graves violations des droits humains dans plusieurs pays du monde. (7)

Des sanctions tout à fait justifiées. Mais pourquoi le Nicaragua n’a-t-il toujours pas été mis à l’agenda du Conseil ? Avec la conséquence qu’il n’y a, à ce jour, encore et toujours, que les six responsables du régime Ortega sanctionnés (en mai 2020) par l’Union européenne… Le Conseil va-t-il encore continuer longtemps à se moquer du Parlement européen ?

Contactés par « SOS Nicaragua Bélgica » (8), des députés belges (MR, PS, Ecolo, DéFi, NVA, CDH) ont interpellé Mme Sophie Wilmès, ministre des Affaires étrangères, à propos de la situation au Nicaragua en lui demandant si elle comptait user de son influence pour que la question des sanctions contre des hauts responsables du régime Ortega soit enfin abordée par le Conseil Européen – Affaires étrangères (dont elle fait partie). Sa réponse, le 4 mai dernier, n’a pas été du tout à la hauteur du drame vécu par le peuple nicaraguayen. (9)

En attendant, le régime continue à préparer les « élections » : un Conseil Suprême Electoral à large majorité FSLN, des partis exclus du processus électoral de même que la « Coalición Nacional », le bloc d’opposition le plus puissant et le plus intransigeant

Vague d’arrestations en prévision des élections

Le 2 juin, la police a envahi le domicile de Cristiana Chamorro, probablement la candidate la plus susceptible de battre Ortega aux présidentielles (10) ; depuis lors, elle vit cloîtrée dans sa chambre, sous surveillance policière constante et coupée du monde extérieur.

Et ce n’était qu’un début : 26 autres opposants ont été arrêtés depuis lors, dont 5 autres pré-candidats de l’opposition à la présidence, 6 dirigeants du parti sandiniste dissident « Unamos » (dont les deux anciens commandants de la guérilla sandiniste des années 70 Hugo Torres et Dora María Téllez)… Aucun d’entre eux n’a été inculpé formellement, ils sont tous en isolement complet, sans pouvoir rencontrer leurs avocats ni leurs proches. Ils resteront en prison pendant au moins 90 jours, « le temps que la police investigue les faits »…

Par ailleurs, des dizaines de journalistes ont été convoqués ces dernières semaines par la police, officiellement dans le cadre de « l’enquête » sur Cristiana Chamorro mais, en réalité, surtout pour les mettre en garde pour leurs « mensonges » et la « propagation de fausses informations »…

Le Conseil européen et le gouvernement belge vont-ils continuer à « oublier » le Nicaragua ? L’Union européenne et le gouvernement belge oseront-ils reconnaître le gouvernement issu de la farce électorale à venir ?

C’est précisément parce que nous restons attaché(e)s aux valeurs d’émancipation et de liberté portées par le sandinisme et le gouvernement démocratique et progressiste des années 80 que nous joignons nos voix à celles des Nicaraguayens : « Qu’ils s’en aillent ! », « Liberté pour tous les prisonnières et prisonniers politiques ! », « Nicaragua libre ! ».

*Signataires : Luis Ayala, membre de « Solidarité Nicaragua » de Liège dans les années 80 et 90 ; Bernadette Bailleux, membre du Comité Nicaragua de Louvain-la-Neuve dans les années 80 et 90 ; Frédérique Calange, membre du Comité Nicaragua de Louvain-la-Neuve dans les années 80 et 90 ; Ralph Coeckelberghs, ancien Secrétaire Général des ASBL de Solidarité Socialiste ; Otto Csondor, membre du Comité Nicaragua de Bruxelles – années 80/ 90 ; Stefaan Declercq, ancien membre de la coordination des comités Nicaragua de Belgique et ex-responsable de projets de développement en Amérique Centrale ; Christine Favart, ancienne secrétaire générale des Amitiés belgo-nicaraguayennes ; Pierre Galand, secrétaire général d’Oxfam-Belgique 1967-1996 ; Patrick Govers, membre de « Solidarité Nicaragua » de Liège – années 80/’90 ; Philippe Grignard, membre du comité Amérique Centrale de Charleroi – années 80/90 ; Claudio Guthmann, membre du Comité Nicaragua de Bruxelles – années 80/90 ; Nathalie Huygens, membre du comité Amérique Centrale de Charleroi – années 80/90 ; Marc Lenaerts, organisateur de la brigade CGSP-Enseignement-Bruxelles en 1986, co-organisateur des brigades FGTBistes pour le Nicaragua en 1988 ; Carine Malfait, volontaire de la coopération au Nicaragua de 1980 à 1991 ; Anne-Marie Perrone, membre du Comité Nicaragua de Louvain-la-Neuve – années 80/90 ; Stéphane Rillaerts, membre du Comité Nicaragua de Bruxelles – années 80/90 ; Francis Toussaint, membre du Comité Nicaragua de Bruxelles durant les années 80 et 90.

(1) Le FSLN s’est transformé en un appareil au service exclusif d’Ortega et de sa famille. Ortega a conclu un pacte avec l’ex-président « libéral » Arnoldo Alemán (condamné pour corruption) afin d’obtenir son appui à des modifications de la Constitution ayant pour seul but de faciliter le retour d’Ortega au pouvoir. Le discours d’Ortega a été de plus en plus empreint de religiosité et il s’est engagé à faire interdire l’interruption volontaire de grossesse dans tous les cas (ce qu’il a fait dès son retour au pouvoir !), dans le but de s’attirer les bonnes grâces de la très puissante et réactionnaire hiérarchie catholique du Nicaragua…

(2) Notamment, par le détournement d’une grande partie de la colossale aide financière accordée au Nicaragua pendant des années par le Venezuela de Chavez, de Maduro ensuite. La famille Ortega-Murillo est ainsi devenue une des plus grandes fortunes du pays.

(3) En protestation des brutalités policières, la veille, contre des personnes âgées qui manifestaient contre une mesure de baisse des pensions.

(4) Certains néanmoins restent aveuglés par le discours anti-impérialiste (de façade) d’Ortega et reprennent la fable officielle de la « tentative de coup d’Etat téléguidée de l’étranger ». Et justifient la répression tout en la minimisant. D’autres se taisent comme le fait depuis trois ans le PTB et son organe « Solidaire »…

(5) Une Assemblée Nationale à large majorité ortéguiste, à la suite des élections inéquitables et frauduleuses de 2016.

(6) Résolution adoptée par 609 voix pour, 64 abstentions, 21 contre (dont celle de Marc Botenga, l’eurodéputé du PTB).

(7) En particulier en Chine, en Russie, en Corée du Nord, en Libye et au Sud-Soudan. Le 21 juin, il a ajouté 8 responsables du régime militaire birman à sa liste de personnes déjà sanctionnées en avril, portant leur nombre total à 43. Le même jour, il a ajouté 78 cadres du régime autoritaire de A. Loukachenko, à sa liste des Biélorusses déjà sanctionnés en octobre, novembre et décembre 2020, liste qui compte désormais 166 noms. Le Nicaragua a été oublié. Une fois de plus.

(8) Page Facebook de SOS Nicaragua – Bélgica.

(9) Pour l’essentiel : « la situation au Nicaragua n’a pas été évoquée au Conseil européen du 19 avril mais elle sera certainement abordée prochainement. », explique Mme Wilmès. « (…) Si une autre voie [NB : que celle d’élections libres, transparentes et ouvertes à tous les courants de l’opposition] était privilégiée par les autorités en place, la Belgique n’hésiterait pas à se joindre aux autres États membres de l’Union pour envisager la désignation de nouveaux individus dans le cadre des mesures restrictives ciblées ». Autrement dit : Sophie Wilmès attend que d’autres pays européens prennent l’initiative… Et le Conseil n’a pas parlé du Nicaragua en mai ni en juin…

(10) Cristiana Chamorro est la fille de Violeta Barrios de Chamorro qui avait battu Daniel Ortega lors des élections présidentielles de 1990. Ortega mettra 16 ans pour revenir au pouvoir.

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