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Carte blanche: c’est une situation d’urgence? Non Sire, c’est un désastre!

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Dans la législation relative à la planification d’urgence, à savoir l’Arrêté royal du 22 mai 2019, la situation d’urgence est clairement définie. Il s’agit de « tout événement qui entraîne ou qui est susceptible d’entraîner des conséquences dommageables pour la vie sociale, comme un trouble grave de la sécurité publique, une menace grave contre la vie ou la santé des personnes et / ou contre des intérêts matériels importants, et qui nécessite la coordination des acteurs compétents, en ce compris les disciplines, afin de faire disparaître la menace ou de limiter les conséquences néfastes de l’événement ».

On aurait donc tendance à penser que les inondations qui ont frappé particulièrement la Wallonie et l’Allemagne au cours du mois de juillet dernier rentrent dans cette catégorie et que tous les mécanismes prévus par le législateur pour gérer la crise suffisent pour gérer l’urgence. Que nenni et cela au moins pour quatre raisons !

Le mythe de la toute-puissance technique

D’une part, il convient tout d’abord de reconnaître que nous sommes sans doute, toutes et tous, victimes de la culture hollywoodienne et du mythe de la toute-puissance technique capable d’opérer au milieu des éléments naturels déchaînés. Vous savez, cette croyance qui nous amène à formuler ces « y a qu’à » incriminant les services d’intervention et qui ne sont pourtant qu’incantations et formules magiques masquant la profonde vulnérabilité de nos sociétés. Car la réalité est bien moins enthousiasmante et beaucoup plus terre à terre…

– Quand des crues ont lieu, charriant des arbres entiers, des voitures, des clôtures, du bétail, des maisons… aucun bateau ne peut intervenir. Il faut attendre.

– Quand les conditions météo sont intenses avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu, les hélicoptères ne peuvent décoller, c’est comme ça, même si c’est Rambo qui pilote. Il faut attendre.

– Quand toutes les routes sont sévèrement entravées par des débris de toutes sortes, les services de secours ne peuvent se rendre là où on les attend. Il faut attendre.

– Quand les réseaux électriques et de gaz sont détruits, personne ne peut les restaurer d’un coup de baguette magique ou d’un claquement de doigt. Il faut attendre.

Des crises exceptionnelles et hors cadre

Or, attendre en situation d’urgence, est une posture particulièrement difficile à tenir pour les personnes impliquées, qu’il s’agisse des citoyens mis en danger ou des pompiers anxieux de les aider. Force est de constater que les dernières crises qui ont touché le pays – les attentats terroristes de 2016, la pandémie de covid et aujourd’hui les inondations – ont été des « exceptions », des crises hors cadre dans la mesure où les moyens humains et matériels existants ne permettent pas de les gérer – il s’agit d’impensés de notre modèle de planification. Les dispositifs, tels qu’ils sont pensés sont inopérants face à ces événements d’une ampleur nouvelle… ampleur qui préfigure ce monde en devenir marqué par l’anthropocène. Il n’y a pas de réponse adaptée. Il est donc temps de sortir de la culture du risque zéro et d’admettre que notre société fait face à des risques d’une ampleur nouvelle qu’elle ne maîtrise pas. Il ne s’agit pas de situations d’urgence telles que définies par la législation belge mais de crises (ou désastres) face auxquelles les citoyen.ne.s ont définitivement un rôle à jouer. Avec l’empreinte de plus en plus forte de l’Homme sur l’environnement, des moments de « désastre » vont sans doute se multiplier, et cela impose de repenser la gestion de l’urgence en y incluant les citoyen.ne.s le plus en amont possible de la planification d’urgence. Car pour qu’une population puisse attendre en situation d’urgence, il faut qu’elle y soit préparée. Contrairement aux situations d’urgence face auxquelles un retour rapide « à la normale » est envisageable, face aux désastres, il va falloir vivre longtemps avec leurs conséquences car celles-ci redéfinissent la normalité.

Mieux penser les phases de rétablissement

D’autre part, dans cette législation, il y a un grand absent… la Région wallonne. Gérer l’urgence c’est avant tout coordonner les moyens pour faire en sorte que les différents services de secours (pompiers, police, protection civile, etc.) interviennent de la meilleure manière qui soit pour rétablir la situation c’est-à-dire répondre aux besoins de la population ou d’un territoire. Dans cette logique, la coordination des moyens est envisagée crescendo en fonction de la nature et de l’ampleur de l’événement. Chaque commune doit donc établir des plans génériques et/ou particuliers en fonction des risques identifiés sur son territoire. Si l’événement est d’une telle ampleur qu’il dépasse la capacité communale, alors ce sont les niveaux provincial et fédéral qui peuvent être mobilisés. La Région wallonne dispose d’un « Centre Régional de Crise » mais qui n’a été que de façon marginale associé à la gestion des dernières catastrophes alors qu’il devrait être positionné comme un véritable partenaire des gestionnaires de crise sur les matières régionales qui sont de plus en plus diverses et variées. Il devrait pouvoir servir de relais, de lien entre les services des gouverneurs des provinces, les bourgmestres au niveau local et l’ensemble des administrations de la Région. Au-delà de la gestion de l’urgence, la phase de rétablissement sera de toute évidence un enjeu essentiel dans la gestion des futures situations d’urgence. Or aujourd’hui, la législation ne porte pas assez d’attention à la gestion de cette phase de retour à la normale : il est fondamental de tirer les enseignements de ces inondations pour doter les instances régionales des outils et de la culture nécessaires pour planifier et coordonner efficacement les actions utiles mobilisant l’ensemble des ressources des administrations wallonnes dans ces phases de rétablissement.

Retrouver une coordination efficace sur le terrain

La troisième raison relève d’une faiblesse interne à notre cadre politico-administratif : la complexité institutionnelle et les subtilités byzantines des partages de compétences entravent les actions sur le terrain et l’efficacité des mécanismes de rétablissement. Ne serait-il pas préférable d’aligner les zones de police et les zones de secours pour favoriser leur coordination sur un territoire cohérent ? Par ailleurs, il semble tout à fait surréaliste d’appliquer lors d’une phase de rétablissement les procédures administratives traditionnelles qui ont sans doute leur raison d’être en « temps normal » mais qui sont en complet décalage avec les réalités de terrain et les besoins des populations. Il conviendrait donc d’adapter le cadre réglementaire afin de permettre à l’administration publique d’être au plus proche des acteurs de terrain et des situations avec lesquelles ils doivent composer. Par ailleurs, il est important de s’interroger sur la judiciarisation croissante de nos sociétés et la recherche de responsabilités individuelles. Celles-ci ne font que renforcer la culture de la procédure, le formalisme et la complexité administrative, au détriment de l’efficacité des professionnels de terrain et surtout au détriment des retours d’expérience si indispensables pour apprendre des crises. Car pour ne pas être inquiété, indépendamment de l’efficacité de son action, il suffit de respecter scrupuleusement les règles et procédures.

Redéfinir le rôle de l’Etat dans la sécurité

Enfin, la dernière raison réside dans le fait qu’au fil des années, les services publics susceptibles d’intervenir en situations d’urgence ont été tendanciellement réduits : la protection civile réduite de moitié, la Défense a externalisé à peu près tout ce qui pouvait l’être, les zones de secours ont été étendues… Quand tout va bien, le sujet de la gestion de crise et de la planification d’urgence est politiquement assez peu intéressant, ce qui conduit généralement à des formes de désinvestissement – y compris budgétaires – qui augmentent la vulnérabilité de nos collectivités. Et quand la crise est là, ce n’est pas la recherche de responsabilité qui résoudra ce désinvestissement dans les services publics à tous les niveaux. Et c’est cela qui aujourd’hui se rappelle à nous, collectivement et pose clairement la question du rôle de l’État, au sens large du terme, si celui-ci n’investit pas pour la sécurité de la population.

Repenser notre modèle

Le changement climatique se traduit surtout par une plus grande probabilité de phénomènes de forte intensité. Il est temps de tirer ensemble des enseignements de la gestion de crise pour repenser notre modèle et ne plus être à chaque fois en « retard » face à la crise, pris par surprise. Et ce travail ne pourra se faire sans une préparation de la population et le développement d’une véritable culture du risque en Belgique, conditions indispensables pour développer des processus d’apprentissage et apprendre à faire face ensemble à ces défis nouveaux.

C’est un enjeu de société majeur car des pans entiers de la population subissent et subiront demain encore plus, les dommages liés à ces risques nouveaux, avec pour corollaire une méfiance de plus en plus forte envers les autorités publiques et les mandataires politiques. La Bastille n’est pas encore tombée… mais pour combien de temps encore ?

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