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Carte blanche sur la réforme de l’enseignement qualifiant: retour vers le passé?

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Photonews

L’enseignement qualifiant à temps plein est moribond. Bon nombre d’options qu’il organise n’attirent plus les élèves et n’ouvrent pas le chemin de l’emploi. Beaucoup de jeunes s’y retrouvent le plus souvent après une cascade d’échecs. Seules quelques écoles préparant à des métiers spécifiques (hôtellerie, coiffure…) réussissent encore, avec une bonne communication, à attirer des élèves à la sortie du fondamental. L’état souvent dégradé des bâtiments, les équipements parfois obsolètes et la pénurie d’enseignants qualifiés aggravent la situation. Cet enseignement reproduit, voire aggrave, les inégalités sociales et génère le décrochage scolaire, avec, comme corollaire possible, la délinquance.

Le Pacte d’excellence consacre un long chapitre à une réforme « systémique » de l’enseignement qualifiant. Il décrit l’avenir de l’actuelle école technique et professionnelle en FWB. Ce Pacte prévoit un tronc commun jusqu’à la fin de la troisième année secondaire et, ensuite, un choix pour l’élève et ses parents ; ce choix s’annonce sans retour. Il faudra soit emprunter une filière de transition vers l’enseignement supérieur (regroupant les actuelles filières générales et techniques de transition) soit une filière « métiers » vers l’entreprise privée ou publique. La filière « métiers » fusionnera les actuelles classes de technique de qualification et professionnelles. Ce tronc commun a l’ambition principale de renforcer les savoirs de base avec, en complément, une initiation à un peu de tout (ou à beaucoup de rien) dans les domaines technique et artistique. Cette initiation produira cependant un effet d’aubaine pour l’extension des savoirs dans les écoles d’enseignement général élitistes.

Une telle organisation aura pour conséquence d’éloigner l’élève d’un véritable enseignement technique de première intention, faisant ainsi le pari que tout jeune, à la sortie de l’enseignement fondamental, s’accrochera aux seuls cours généraux jusqu’à 15 ans, si tout va bien pour lui… Cet âge coïncide avec la fin de l’obligation scolaire à temps plein et ouvre grand la porte à la formation en alternance. Il s’agit bien de formation et non plus d’enseignement car les CEFA, filière qui reste associée à l’enseignement, seront très certainement, avec l’inévitable régionalisation de l’enseignement pour raison budgétaire, absorbés par l’IFAPME.

Une instrumentalisation de l’école

L’Union wallonne des entreprises plaide d’ailleurs pour un renforcement des formations en entreprise, pour une adéquation entre l’offre de formations et les besoins du marché du travail avec une collaboration entre l’enseignement et les opérateurs de formation tels que l’IFAPME ou les Centres de compétence. La priorité sera donnée aux compétences techniques plutôt qu’aux savoirs. La théorie économique enseigne que, sous ses contraintes, pour atteindre ses objectifs, l’entreprise a besoin d’instruments. L’enseignement qualifiant fera partie de ceux-ci. Son avenir s’inscrit clairement dans une instrumentalisation de l’école au détriment de sa mission humaniste et citoyenne. Cette formation à la citoyenneté est pourtant plus que jamais nécessaire, le plus longtemps possible.

A quoi faut-il s’attendre ?

A un changement fondamental. Le vocabulaire actuel du monde de l’entreprise et du monde politique ne laisse pas beaucoup de doutes sur l’avenir de l’école technique. Ils parlent de « hard skills » (compétences techniques) et de « soft skills » (compétences comportementales) au lieu de cours généraux, techniques et pratiques. On entend de moins en moins les mots options, grilles et programmes scolaires mais, plus souvent… Catalogues de formations. L’école qualifiante à temps plein subira une lente érosion au profit de l’alternance et des Centres de compétences où le discours se limite à parler de « solutions personnalisées pour les entreprises ». La simplification de la structure de l’enseignement qualifiant et son basculement vers la formation en alternance et l’apprentissage produiront des économies budgétaires dans l’enseignement et transféreront une bonne partie du coût scolaire vers les entreprises qui, en échange (pour équilibrer le compte d’exploitation), disposeront rapidement d’un travailleur bon marché, polyvalent (bon à tout, propre à rien) et qui, à terme, pour être engagé, devra être strictement adapté aux besoins économiques.

Une copie moderne du Taylorisme

L’avenir que nous prépare le Pacte d’excellence est en réalité un retour vers le passé. Ce qui est proposé par la filière « métiers », couplée à l’alternance, ressemble à de l’apprentissage et à un Taylorisme moderne avec ses « Custom worker » ou « the One best way » de l’ouvrage The Principles of scientific management (1911)

L’école technique est née avec la révolution industrielle. A l’époque, les entreprises créaient leurs propres ateliers d’apprentissage. Dès 1860, ils ont été transformés en établissements scolaires afin « de donner à l’ouvrier l’instruction qu’il ne saurait acquérir dans l’atelier et les mettre à même de rendre des services plus précieux » (1). L’industrie avait compris l’importance des savoirs (mathématiques, français…) et de l’instruction pour augmenter la productivité des travailleurs. Avant l’obligation scolaire de 1914, c’était un fameux progrès social. Pour ne citer qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, l’Enseignement de la Ville de Liège a repris une formation en dessin industriel organisée en interne à la FN de Herstal. Cette Ville, berceau de l’industrie et de la métallurgie, a été pionnière dans le domaine de l’enseignement technique puisqu’elle a créé la première école industrielle du pays dès 1833.

Complémentairement au déploiement du Pacte, et à l’inverse de ce qui s’est passé il y a un siècle avec les ateliers d’apprentissage, de nombreuses entreprises créent leur propre « académie » ou centre de formation. C’est le cas, par exemple, dans les domaines de l’électricité ou du numérique. La comparaison entre la révolution industrielle d’une part et la révolution numérique de l’autre est frappante.

L’enseignement qualifiant actuel devait être réformé en profondeur. Cette réforme demandait une spécialisation des écoles dans les domaines de pointe et de pénurie structurelle de main-d’œuvre, avec une modernisation de l’équipement. La réforme devait recréer des véritables humanités techniques, alliant les savoirs, les savoir-faire et les stages en entreprise. Une telle réforme aurait permis la promotion et la mobilité interprofessionnelle de tous ces jeunes qui manifestent, dès le plus jeune âge, un intérêt pour la technique et qui aspirent à s’épanouir dans un métier choisi auquel est joint un bagage humaniste et citoyen.

Manifestement, les priorités des concepteurs du Pacte, principalement le stratège McKinsey, les pédagogues universitaires et les décideurs politiques, étaient ailleurs.

A l’époque de la révolution numérique, pour l’élève Marty Mc Fly, il ne sera plus question de retourner vers le futur… Que du contraire !

(1) « Entre école et entreprise : l’origine et l’évolution de l’enseignement technique en Belgique 1830-1914 », par Mark D’HOKER (Recherches sociologiques – 1995).

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