Fil info

Carte blanche: les réunions en non-mixité ont leur raison d’être

La participation de la secrétaire d’Etat Sarah Schlitz à une réunion non-mixte lui a valu de vives critiques. Un collectif de féministes lui témoignent leur soutien total.
La participation de la secrétaire d’Etat Sarah Schlitz à une réunion non-mixte lui a valu de vives critiques. Un collectif de féministes lui témoignent leur soutien total. - Belga

Femmes, personnes LGBTQIA+, mandataires publiques, journalistes, auteur·ices, artistes, travailleur·euses sociales et membres de la société, nous luttons sans cesse contre le sexisme sous toutes ses formes. Nous subissons encore, malgré les avancées de nos aîné·es, nombre d’inégalités en termes d’emploi, de rémunération, de soin, de salaires et retraites, d’organisation familiale, de violences… Au niveau politique, culturel ou encore sportif, la parité est encore loin d’être acquise. Et a fortiori, les inégalités se sont renforcées dans le contexte particulier du Covid, qui a entraîné son lot de conséquences, de précarité, surtout à l’égard des femmes et personnes LGBTQIA+ (lire ce rapport sur la situation à Bruxelles, en Europe, et dans le monde).

Réfléchir ensemble à ces mécanismes de discrimination, d’oppression, et de domination, à comment ils nous touchent et comment nous pouvons y remédier, est plus que jamais nécessaire : c’est pourquoi il nous apparaît important de défendre et préserver des espaces de non-mixité, ponctuels et inscrits dans une durée limitée, au sein de notre société.

De l’absence de symétrie

L’inégalité se traduit de facto par une absence de symétrie, que ce soit pour les rapports entre hommes et femmes, personnes blanches et racisées, cis-hétérosexuelles et LGBTQIA+, valides et handicapées, cis et trans. Ces premiers groupes jouissent de privilèges, bien souvent sans aucune remise en question. Ces rapports se compliquent du fait des oppressions qui peuvent s’entrecroiser : être femme et lesbienne est encore plus source d’inégalités qu’être femme hétéro, être femme et noire également… L’imbrication des oppressions dit la nécessité de l’intersectionnalité, que nous soyons concerné·es ou allié·es.

Les groupes en non-mixité ne se résument donc pas à « des rassemblements composés uniquement de femmes », mais sont aussi utilisés par différents groupes sociaux qui subissent des discriminations basées sur un certain nombre de critères communs. En effet, dans la balance, le groupe dominant pèse toujours plus que l’autre : il n’y a pas de symétrie possible, c’est pourquoi il n’existe pas de sexisme anti-hommes, de racisme anti-blancs, ou d’hétérophobie.

Dire que les femmes, personnes LGBTQIA+ qui souhaitent se réunir entre elles, ou que les personnes racisées qui veulent établir des liens ensemble relève du communautarisme, de la ségrégation ou de l’apartheid est erroné et profondément inquiétant : non seulement cela banalise les régimes oppresseurs fondés sur la ségrégation ou l’apartheid, mais cela minimise également les violences de genre, vide de sa substance le message porté, décrédibilise et dé-légitimise la parole de celles et ceux qui y participent.

Nous notons que ces rassemblements en non-mixité gênent davantage lorsqu’une minorité s’empare d’un sujet qui est historiquement et traditionnellement aux mains d’un groupe dominant, et qu’il concerne des faits importants de société. Peu s’insurgent des réunions Tupperware ou de tricot. De même, les nombreux clubs réservés aux hommes (blancs) ne choquent pas, ou en tout cas ne provoquent pas de tels remous. La non-mixité (masculine) est une norme tacite dans de nombreux espaces de pouvoir et de décision.

La non-mixité : outil de lutte

Les espaces en non-mixité sont pensés avant tout comme des outils de lutte, comme des stratégies militantes. Ils offrent aux personnes qui les utilisent l’accès à une communauté bienveillante et concernée. Ils permettent, dans des lieux préservés, de mieux réfléchir aux discriminations vécues et à leurs conséquences, sans subir en retour moqueries, minimisation, ou même remise en cause de la parole, ou encore faire œuvre de pédagogie. La réunion en non-mixité, de par sa nature, est limitée dans le temps et dans l’espace, elle ne représente qu’une respiration dans une société qui reste largement imprégnée de sexisme, de racisme, de validisme, etc.

Organiser des réunions en non-mixité ou mixité choisie relève donc de stratégies pragmatiques et concrètes qui ont pour but de dépasser un féminisme idéologique et abstrait.

Ce n’est ni un outil récent ni une fin en soi : des réunions similaires se tiennent depuis très longtemps un peu partout. Elles constituent un des leviers possibles de l’égalité.

La non-mixité : source de joie

Il faut dire et redire à quel point ces réunions en non-mixité libèrent : au-delà des témoignages parfois forts et remuants, il y a une joie infinie à reconnaître des pairs, des sœurs, des adelphes parmi un collectif non mixte. C’est galvanisant, libérateur et puissant : reconnaître chez d’autres un chemin commun, comprendre que nous ne sommes pas seul·es, éprouver la force du collectif créé… Cela rend nos actions plus efficaces, car elles sont portées par un élan de joie, de sororité et de soutien que nous trouvons rarement ailleurs.

La non-mixité n’a qu’un temps

Participer à une marche, à un groupe, à un colloque ou à une manifestation en mixité choisie ou en non-mixité n’est qu’une des étapes clés de la lutte pour l’égalité. Elle s’inscrit évidemment dans une démarche globale, où les actions, déclarations et réflexions tenues lors de ces réunions sont partagées avec l’ensemble de la société, également concernée et responsable de la lutte contre les discriminations.

Nous entendons l’argument selon lequel ces événements devraient se dérouler uniquement dans un cadre privé, cependant nous croyons aussi, que de par leur caractère ponctuel et éphémère, des événements dans l’espace public ne sont en rien un frein ou une menace à la mixité en général.

Il n’y a pas lieu d’exclure la participation des femmes politiques : leur métier ne les exempte pas de subir le sexisme et autres discriminations. Être entendu·es par nos représentant·es, en particulier celles et ceux qui ont la responsabilité de la lutte contre les discriminations, est primordial. En prenant la mesure de la réalité de terrain, ces élu·es donnent toutes ses chances à la démocratie de fonctionner.

Des réactions disproportionnées

Il est regrettable de constater que la non-mixité ou la mixité choisie provoque des réactions disproportionnées de quelques-uns, peu soucieux en vérité de l’égalité au quotidien, mais qui, à la lecture de n’importe quel événement où les hommes (ou l’un des autres groupes susmentionnés) ne sont pas souhaités, se transforment en acharnés de la lutte pour l’égalité. Il est aussi ironique de constater qu’à l’heure où le monde – dans son ensemble – reste encore et toujours un immense boys’ club, la participation d’une vingtaine de femmes à un événement pour parler de réalités objectives qui les touchent de manière prépondérante, offre à certains l’occasion de nier ces réalités au nom de la démocratie et du principe d’égalité.

Nous souhaiterions que les personnes qui aujourd’hui s’insurgent contre la participation d’une élue à une réunion en non-mixité éprouvent autant d’intérêt et d’énergie tout au long de l’année pour nous aider à réaliser des projets concrets qui feront avancer la cause des femmes, des personnes LGBTQIA+, des personnes racisées, des personnes porteuses de handicap.

S’informer sur la nécessité de soutenir les réunions en non-mixité, ou en mixité choisie, de respecter ces espaces de réflexion, voire de les encourager, aidera in fine à établir les bases d’une société plus inclusive.

*Signataires : Amélie Adam, avocate, travailleuse sociale et militante écoféministe ; Rose Alenne, Costumière ; Aurélie Aromatario, sociologue ; Delphine Aslan, militante féministe ; Zoé Balis, avocate ; June Benhassan comédienne ; Diane Bernard, professeure ; Eléonore Barrelet, militante écoféministe ; Elodie Blogie, chargée de projet ; Amandine Chatelain, militante féministe ; Siham Cheurfi, professeure de philosophie et citoyenneté ; Camille Coomans, poétesse ; Charlotte Couturier, artiste et formatrice ; Kirsten Crick, militante féministe intersectionnelle, cofondatrice de l’ASBL Transkids Belgique ; Hélène Crokart, avocate ; Elisabeth Debourse, rédactrice en cheffe LeFooding ; Gaëtane de Crayencour, avocate ; Emma Delwiche, avocate ; Muriel De Vuyst, sexologue et assistante sociale ; Margaux De Ré, députée bruxelloise (Ecolo) ; Laurélie Di Filippantonio, travailleuse humanitaire ; Marie Dosquet, journaliste ; Anoushka Dufeil, formatrice ; Barbara Dupont, autrice de D’où ? et enseignante ; Leïla El-Mahi, blogueuse ; Delphine Evrard, employée ; Sophie Evrard, auxiliaire de soins vétérinaires ; Olivia Fleuvy, chargée de campagnes ; Cannelle Garcia, formatrice ; Laura Gervasi ; Jennifer Ghislain, directrice artistique, militante écoféministe ; Sibylle Gioe, avocate ; Sandrine Goeyvaerts, caviste et autrice ; Charlotte Goffin, animatrice EP ; Antonia Greco, psychologue ; Pauline Harmange, autrice et militante féministe ; Chloé Harmel, juriste ; Cassiopee Henaff, réalisatrice de podcast et médiatrice culturelle ; Infor famille Liège, centre de Planning familial ; SAm Hobro, démographe, chargée d’enquêtes et d’études ; Lindiana Islami, juriste ; Cassandre Kestemont, tatoueuse et illustratrice ; Soumaya Khayat, juriste ; Marine Lanoy, juriste ; Lauren Lekeux, professeure de français ; Le Poisson sans bicyclette ASBL ; Myriam Leroy, autrice ; Laura Levasseur, employée ; Annabelle Locks, costumière ; Camille Loiseau, employée et chercheuse en études de genre ; Cécile Maidon, comédienne ; Naalia Marinho, employée ; Stephanie Marteaux, massothérapeute ; Noémi Massard, consultante en communication ; Elli Mastorou, journaliste ; Fanny Mayné, travailleuse de la culture ; Céline Marique, web developer et artiste ; Eléonore Merza Bronstein, anthropologue, responsable du bureau d’étude de Vie Féminine ; Harmonie Morin, psychologue sociale et coach personnelle ; Gulîstan Özer, travailleuse sociale ; Clara Piron, étudiante en sciences politiques ; Sofia Rasquin, employée ; Ronahî ASBL (Mouvement des femmes kurdes de Liège) ; Elena Savini, employée ; Jennifer Sevrin, juriste ; Charlotte Sine, pédagogue ; Jennifer Sorce, citoyenne et féministe ; Camille Spuhler, militante anarcha-féministe ; Aline Steiner, autrice, metteure en scène ; Amélie Tassin, marketing manager ; Lucie Thocaven, autrice, réalisatrice ; Flo Vandenberghe, employée ; Valérie Vanheer, citoyenne ; Sarah Windey, juriste ; Déchaîné• es (collective).

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches