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Carte blanche: les pensions et le climat, vus d’en bas (les deux pieds dans l’eau)

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Belga

Valentine est infirmière, elle a 62 ans. Elle aime son métier qui lui fait rencontrer des gens bien différents les uns des autres, elle aime prendre soin d’eux avec tact, en leur parlant tout en réalisant un geste technique, en les retrouvant jour après jour dans son service de revalidation. La réaffectation de son unité pour des patients covid ayant traversé le stade aigu a demandé beaucoup d’adaptations, et généré beaucoup de fatigue. Cela s’est ajouté à la charge qui pèse de plus en plus avec les années sur les épaules des infirmières, qui deviennent moins nombreuses et qui doivent réaliser de nombreuses tâches dans un temps limité. « L’impression d’être pressée comme un citron, dit-elle, alors que j’aime ce métier ». Un épuisement suit la 2e vague covid, qui la contraint à un arrêt de travail de plusieurs mois. Au printemps, elle reprend à 60 %. L’été, qui n’en est pas un, voit son appartement sous eau. Son petit rez-de-chaussée, qui constitue son espace de vie, acquis chèrement, aménagé avec soin et goût, est recouvert de 60 cm de boue. Présente sur place, elle sauve le plus important en surélevant, des amis et des inconnus viennent à la rescousse, elle ira récupérer des affaires et des vêtements à droite et à gauche dans les semaines suivantes. Elle est logée ailleurs, grâce à la solidarité locale, pendant des mois. Le temps que ça sèche, le temps de démonter, de réparer, et tout d’abord de constituer le dossier pour l’assurance. « Je suis très aidée, mais vivant seule, c’est moi qui dois tout porter, penser ». Épuisement, rechute – et la rechute c’est encore plus dur que la première chute. Deux puis trois semaines d’arrêt, c’est « normal ».

Après, il y a les remords, la culpabilité de laisser les collègues, un essai de retour au travail – trop difficile. Pour elle, pourtant, c’est clair depuis sa reprise au printemps : « J’aimerais m’arrêter de travailler, mais je ne peux pas avant 65 ans, car je n’aurais pas une carrière complète et côté pension, ce serait trop désavantageux pour moi ». Il faudra donc « tenir », en « lâchant » de temps en temps grâce à un arrêt de travail ou plus longuement grâce à un mi-temps médical.

Il est courant de dire que les crises touchent de plein fouet ceux qui sont en situation de précarité. La situation relatée reflète à la fois les enjeux climatiques et sociaux qui devraient nous inquiéter – et elle n’est pas rare. Elle m’est revenue en tête en entendant l’actualité de ces derniers jours.

Que souhaitons-nous financer ?

L’annonce d’une nouvelle réforme du système des pensions par la ministre Lalieux fait débat : il est certes question, entre autres, de l’attention aux femmes, mais la question de pénibilité du travail est peu évoquée – 42 ans de travail de fonctionnaire, d’infirmier ou de manœuvre, c’est pourtant différent, et on comprend que certains pourraient vouloir s’arrêter avant cette échéance. Car en amont de la question des pensions, c’est bien le travail lui-même qui est en jeu, ses conditions et la vision qu’en a la société : le travail rémunéré ; le travail commencé tôt dans la vie et peu « qualifié », parfois plus lourd ; le travail invisible des femmes au foyer qui ne « compte pas » pour leur pension. L’autre enjeu, c’est la « finançabilité » du système, notamment mise en cause par certains experts. En deçà des aspects économiques, fondamentalement, que souhaitons-nous financer dans notre société ? La récompense méritée après un long labeur fourni ? Le droit de se reposer après avoir longuement, voire péniblement travaillé et servi la société, entre autres les plus faibles (par exemple dans les métiers du care) ? La possibilité de vieillir dans des conditions où il soit aisé de se soigner, de vivre à un rythme plus lent, de jouir des relations proches ?

Des questions similaires peuvent être posées quant à ce que nous souhaitons financer autour de la maternité, de la petite enfance – bref, de ces moments où l’existence est plus fragile, dans son commencement et dans sa fin, plus fragile et moins « rentable », dans une vision à court terme. Une fragilité encore exacerbée lorsque les conditions sociales sont précaires, le logement petit, les revenus incertains ou insuffisants.

Prendre soin des jeunes pousses et des racines

Ce regard sur les moments de l’existence plus fragiles et a priori moins rentables relève d’une vision étroite, bien que répandue : favoriser un congé de maternité plus long, des aménagements de carrière plus aisés pour les parents – sans « perte de pension » – c’est investir dans une meilleure santé de la population. Il s’agit de prendre soin des jeunes pousses et des racines. Ce point de vue est déjà difficile à faire entendre, en tout cas dans son application. Alors comment faire entendre qu’une pension décente est autre chose qu’une récompense personnelle après l’effort, mais surtout le gage d’une société en bonne santé ? Pour cueillir les fruits d’une vie qui a déjà beaucoup donné, d’une façon ou d’une autre, rémunérée ou pas, plus ou moins valorisée socialement, plus ou moins visible et reconnue.

La question climatique est, sur le long terme, une menace bien plus sérieuse que celle du covid. Certains en ont fait l’expérience dans leur chair. Quand Valentine me parle de son « espace de vie ravagé », je la sens ravagée elle-même. Nous ne pouvons pas nous considérer comme détachés de nos milieux de vie, qui ne seraient que des supports à notre vie. Nous y sommes ancrés, fondamentalement. Quand nos lieux de vie sont touchés, c’est notre vie qui est atteinte, ses conditions d’existence. Car nous sommes des êtres vivants incarnés, non des esprits tombés momentanément dans un corps. Et notre chair a partie prenante avec le monde dans lequel nous vivons – et pas seulement « le monde qui nous entoure », comme si nous en étions séparés. Quand il se remet à pleuvoir, Valentine ne peut s’empêcher un regard inquiet par la fenêtre. La crainte de nouvelles inondations l’empêche de partir quelques jours se reposer « ailleurs » – là où il ne pleut pas ?

Prendre soin de notre milieu de vie, c’est prendre soin de nous, êtres humains. Permettre à chacun de vivre dignement à chaque moment de sa vie, c’est contribuer à la santé de la société dans son ensemble.

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