Législatives: pourquoi Macron redoute un tsunami à l'Assemblée

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« N ous allons avoir beaucoup d’élus, presque trop, il va falloir les encadrer pour éviter le foutoir ». Si l’on en croit le Canard enchaîné, Emmanuel Macron lui-même s’inquiéterait du tsunami en voie de déferler sur l’Assemblée. Le docteur Frankenstein serait-il dépassé par sa créature ? Le piège qu’il a tendu à la classe politique a presque trop bien fonctionné. Tous ses adversaires pourraient être pulvérisés.

Si la victoire présidentielle a levé un espoir, propulsant une nouvelle génération tout en éloignant les scénarios du pire, la réplique a de quoi nourrir des inquiétudes. Une démocratie sans opposition digne de ce nom n’est pas saine.

L’exécutif pourrait y voir un blanc-seing alors même que l’abstention pourrait être élevée. Le signe d’une résignation plus que d’un élan en faveur du paysage et du programme politique proposés.

La colère guette

Si pendant cinq ans la confrontation n’a pas lieu dans l’hémicycle, c’est ailleurs que la colère pourrait déborder. Une colère aux relents de lutte des classes. Car si la vague jaune annoncée promet un renouvellement indéniable, il ne faut pas se tromper sur la nature de celui-ci. Ceux qui sont censés incarner la société civile restent issus pour la plupart des professions les plus aisées. Onze agriculteurs ont été investis mais seulement deux ouvriers et aucun chômeur en situation difficile, selon une enquête du Monde.

Ne plus faire de la politique une profession : voilà qui fait souffler un vent de fraîcheur. Mais encore faudra-il que les députés chargés de voter les lois et de contrôler l’exécutif soient armés pour le faire.

Le président, lui-même novice, a besoin de contre-pouvoirs. Ses premiers pas, notamment sur la scène internationale, ont certes convaincu qu’il se coulait dans l’habit. Mais ils ont aussi montré qu’il n’était pas à l’abri de commettre des impairs.

Les Français ont assis Emmanuel Macron sur le trône. À eux d’éclairer maintenant leur monarque républicain.

Brice Teinturier: «Macron est en route vers une majorité forte aux législatives»

Par Philippe de Boeck

Pour Brice Teinturier, Emmanuel Macron bénéficie actuellement d’un état de grâce modéré et mesuré auquel personne ne croyait après le premier tour. © Pierre-Yves Thienpont.
Pour Brice Teinturier, Emmanuel Macron bénéficie actuellement d’un état de grâce modéré et mesuré auquel personne ne croyait après le premier tour. © Pierre-Yves Thienpont. - Pierre-Yves Thienpont.

A la tête de l’institut Ipsos, Brice Teinturier est un observateur privilégie de la vie politique française. De passage à Bruxelles, il décortique pour nous les enjeux des législatives des 11 et 18 juin prochains.

On parle beaucoup de renouveau politique en France, l’affaire Ferrand va-t-elle changer quelque chose ?

Pour l’instant, ce n’est pas encore un phénomène qui est réellement pris en compte par l’opinion publique.

Il y a deux thèses qu’on mesure déjà avec d’un côté les Français qui sont heurtés par cette affaire et ceux qui ne font pas la distinction entre ouverture d’une enquête et mise en examen. Il est trop tôt pour dire que cela va impacter la dynamique des législatives. On ne sait pas si ce sera marginal ou si cela va obérer la victoire qui se dessine pour La république en marche.

Mais tout le programme d’En marche est basé là-dessus…

L’affaire Ferrand ne se limite pas à une circonscription et touche en effet à l’un des fondamentaux qui a fait la victoire d’Emmanuel Macron : ce désir de rompre avec des pratiques, un monde passé. Cela s’inscrit dans le renouvellement et la moralisation de la vie politique.

Le renouveau politique est-il vraiment en marche en France ?

Il l’est de deux façons. A travers la nomination du gouvernement, il y a très clairement un renouvellement en termes de membres issus de la société civile ; en termes d’alliages et de sensibilités politiques différentes aussi.

On n’avait plus vu cela depuis extrêmement longtemps. Cette demande d’allier des personnalités de gauche, de droite et du centre participe d’une tendance de fond. Politiquement, il y a une autre forme de renouvellement qui est en train de se mettre en place très rapidement, c’est l’effacement potentiel du PS de la vie politique à travers les législatives. Quand on voit ce que cela donne en voix et peut donner en sièges dans l’élaboration des premières simulations, c’est impressionnant. Le PS va être durablement effacé de la vie politique. Autre élément majeur, on voit aussi que la droite est totalement impactée par la mécanique Macron. Ce positionnement central alliant suffisamment de personnalités de droite pour attirer des électeurs LR, dans un mode de scrutin à deux tours, peut être extrêmement puissant dans ses effets. A l’issue du 18 juin, on devrait avoir une majorité absolue forte pour En marche ! Les deux grands partis qui ont structuré la vie politique sous la cinquième république seront considérablement affaiblis.

Les Français vont voter pour des inconnus ou pour En marche !?

Surtout pour En marche et à travers ça l’idée qu’il va y avoir un renouvellement. Les inconnus ne sont pas un frein, ça participe à la mécanique. Ils vont voter pour En marche ! et Emmanuel Macron. je ne peux pas vous dire aujourd’hui combien de sièges ils vont remporter, il faut toujours être prudent au premier tour, mais l’idée qu’il y ait une majorité absolue oui. On n’a pas suffisamment mesuré ce que signifiait être dans la position centrale dans ce type de scrutin majoritaire. Concrètement, cela veut dire que si vous êtes dans un duel EM !-LR, vous avez En marche qui vote pour vous mais aussi une partie de la gauche et une petite parti des LR. Bref, vous l’emportez. Sauf quand il y a une forte personnalisation de la circonscription à travers un député LR très apprécié. Et puis, vous pouvez faire varier tous les cas de figure : EM !-PS, EM !-FN ou EM !-France insoumise, etc. Les logiques de report font que la position centrale vous donne une force incroyable à partir du moment où vous avez combiné dans votre gouvernement de quoi satisfaire la gauche et la droite.

Et le FN ?

Dans nos enquêtes en voix, le FN tourne autour des 18 % d’intentions de vote pour les candidatures réelles. C’est moins que la présidentielle, mais c’est néanmoins un très bon score. En 2012, il avait fait 13,6 %. Il n’avait alors décroché que deux députés, il pourrait en avoir plus cette fois-ci : entre 15 et 20.

Si En marche ! rafle la majorité à l’Assemblée, l’opposition sera très morcelée…

Les oppositions n’ont pas disparu. Ce qui se passe actuellement en France est rare et étonnant. Il y a d’un côté un attentisme positif et bienveillant qu’on avait plus vu depuis 25 ans. Il y a un optimisme assez mesuré mais réel qui est en train d’apparaître avec cette thématique de : « Il faut lui laisser sa chance ». D’un autre côté, il y a aussi des électeurs mélenchonistes et du FN qui non seulement n’ont pas disparu mais disent très clairement dans nos enquêtes qu’ils vont voter contre Macron et ce gouvernement. Il n’y aura pas que le front de gauche ou le Front national pour s’opposer ensuite à cette formation-là. Du côté du LR, on peut s’attendre aussi à une opposition de droite traditionnelle.

Que peut-on retenir du début de la présidence Macron ?

Un sans-faute jusqu’à présent. Ce qui me frappe, tant sur le fond que sur la forme, c’est qu’il a manifestement lasérisé le quinquennat de Hollande et de Sarkozy. Il a repéré tout ce qui avait pu abîmer ces quinquennats et ce qu’il se garde bien dans les mêmes travers.

C’est un président de la République qui a été élu sans slogan donc sans promesse qui va le poursuivre durant tout son quinquennat. Pour l’instant, tout ce qu’il avait indiqué qu’il ferait, il continue sur cette voie. Sur le plan de la forme et du style, on a 57 % de Français qui sont satisfaits de son action. Sur sa façon de présider, on est entre 60et 65 %. L’espèce de verticalité bienveillante qu’il met en scène depuis son élection correspond à ce que souhaitaient une majorité de Français.

Il redonne espoir aux Français et à l’Europe ?

Tout le monde disait avant le second tour qu’il n’y aurait pas d’état de grâce, on s’est tous trompés. Il y en a une, modérée et mesurée, parce que le pays reste traversé par des désillusions. Il a su cultiver une forme de libéralisme optimiste pas punitif. Pour l’instant, ça fonctionne. Cela dit, aucune décision n’a encore été prise.

Le projet de moralisation politique qui sera présenté le 14 juin, entre les deux tours ?

C’était le moment idéal, mais c’est malgré tout percuté par l’affaire Ferrand. Il n’y a pas de mise en examen, mais malgré tout une enquête est ouverte. La presse française a été excessive dans cette affaire, comme si elle voulait montrer qu’elle n’était pas complètement inféodée après avoir fait les louanges du nouveau président… Il n’y a pas de parallèle à faire avec l’affaire Fillon.

Vous expliquez ça comment ?

Je pense qu’il y a à la fois l’envie d’y croire et une réelle admiration de beaucoup de Français face à ce jeune président qui bluffe un peu tout le monde ; qui a de l’audace, du talent et qui a pris beaucoup de risques. Il a fait ce que beaucoup croyaient impossible. Il n’a jamais été élu et devient président du premier coup à 39 ans ! Il a agi en observateur aguerri et a très vite compris que la primaire à gauche était enfermant. Il a pris un vrai risque en quittant le gouvernement. C’est là son acte majeur. Parce que c’est ça qui a empêché François Hollande d’être candidat. Son intuition était juste et après il y a la chance : les affaires de Fillon et un candidat du PS qui gagne la primaire et n’est pas bien élu.

Vous parlez de crise de la démocratie dans votre livre, les choses vont-elles vraiment changer en France ?

Je l’ai bouclé en novembre et il a été publié en février. Dans le chapitre sur la morale en politique, beaucoup ont objecté que tout le monde s’en fichait et que de toute façon on pouvait être élu même si on avait des problèmes avec la justice. Pour le coup, la réalité a montré que ce n’était pas vrai. Cette dimension est extrêmement puissante et nourrissait le dégoût des Français ; et l’attente d’autre chose. Il n’y avait pas qu’Emmanuel Macron sur cette thématique. Les lois, l’air du temps, les réactions lors de l’affaire Fillon font qu’il y a des effets de cliquet qui se mettent en place et qu’on ne reviendra pas en arrière.

Brice Teinturier : Plus rien à faire, plus rien à foutre. La vraie crise de la démocratie ; Ed. Robert Laffont, 197 pages
Brice Teinturier : Plus rien à faire, plus rien à foutre. La vraie crise de la démocratie ; Ed. Robert Laffont, 197 pages

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