Le «Caprice des Dieux» de l’Europe vieillit mal

Le bâtiment Paul-Henri Spaak dit le «
Caprice des Dieux
» a été inauguré en 1993. © Roger Milutin.
Le bâtiment Paul-Henri Spaak dit le « Caprice des Dieux » a été inauguré en 1993. © Roger Milutin.

Un bâtiment obsolète

Cela peut en surprendre plus d’un mais oui, le Parlement européen, composé en réalité de deux bâtiments, le Spinelli et le Paul-Henri Spaak dit le « Caprice des Dieux » pour sa forme et les desiderata de l’Europe lors de sa construction, est obsolète. Il n’a pourtant que 25 ans mais dans le monde de l’immobilier, c’est un peu comme dans le mannequinat, après 30 ans, on est passé de mode. Les techniques de construction changent, les normes énergétiques se font plus strictes, ce qui engendre une rénovation en profondeur.

On a pu le voir sur plusieurs immeubles de bureaux du quartier européen ou celui de la gare du Nord. L’immeuble est soit entièrement dépouillé pour subir une rénovation en profondeur, soit on assiste à une démolition/reconstruction, souvent moins onéreuse en termes de coûts financiers mais pas nécessairement environnementaux.

Ce n’est donc en réalité pas totalement une surprise de préparer le Parlement européen pour un lifting complet. Depuis plusieurs années déjà, les institutions européennes savent très bien qu’il va falloir s’atteler à cette tâche. Lundi, le bureau du Parlement, qui réunit son président Antonio Tajani et ses 14 vice-présidents, s’est donc penché sur l’avenir du Paul-Henri Spaak, qui contient l’hémicycle, des salles de réunion et les bureaux des présidents.

Ils ont ainsi pu questionner des experts qui ont présenté l’état actuel du géant qui a défiguré le quartier européen entre la place du Luxembourg et la rue Wiertz. A l’époque, aucun concours d’architecture n’avait été organisé et les Bruxellois ont souvent pesté en voyant le résultat et surtout le repli sur soi du quartier avec une esplanade fermée et transformée en couloir à vent.

Les problèmes du bâtiment

Dans le bâtiment, il y aurait des problèmes de climatisation, d’isolation et surtout d’infiltration. Selon certaines sources, le bâtiment souffrirait aussi de problèmes de stabilité, même si l’ancien administrateur de la Société Espace Léopold, qui a construit le Caprice des Dieux, s’insurge. Pour lui, « le complexe a été construit selon les normes, suivant des conditions spéciales liées au risque terroriste, en collaboration avec l’Ecole royale militaire ».

Evidemment, aujourd’hui, la question de la sécurité se fait de plus en plus pesante. L’hémicycle européen est quasi à front de rue, ce qui le rend plus vulnérable en cas d’attaque. Si une rénovation profonde est envisagée, il pourrait se placer plus au centre du bâtiment.

Pour les travailleurs du Parlement européen, les conditions sont tout à fait acceptables. D’ailleurs, des lourds travaux nécessitant un déménagement de certaines sections ont déjà eu lieu. Ils ont donc été plutôt surpris par cette vétusté.

 

© Pierre-Yves Thienpont.
© Pierre-Yves Thienpont.

Les options : Statu quo, rénovation ou démolition

Le « Caprice des Dieux » a aussi reçu ce surnom à cause de son prix. En 1998, le Parlement européen en devient propriétaire pour la modique somme de 1,8 milliard d’euros, soit 80 % de plus que le coût initialement prévu. Mais si, effectivement, il n’est plus stable et ne répond plus aux normes de sécurité désirées par les institutions européennes, il faut trancher.

Sur le plateau, trois options.

1. La première est celle de la pâte molle, à savoir le statu quo. « Nous ne l’excluons pas, explique Marjory Van Den Broecke, porte-parole du Parlement européen. Nous n’avons pris aucune décision. Aucun budget n’a été engagé et le président a seulement mandaté des bureaux d’études qui vont examiner les options. » Donc, à part changer quelques serrures et nettoyer les bureaux des 70 députés britanniques, on pourrait ne rien changer.

2. La deuxième option est celle de la pâte dure. On rénove le Parlement de fond en comble. Le coût ? Inconnu pour le moment mais d’expérience d’experts de l’immobilier de bureaux, une rénovation en profondeur peut être bien plus onéreuse qu’une démolition. Elle entraînerait également une relocalisation temporaire du personnel. Le Parlement vient déjà de prendre possession d’un bâtiment square de Meeûs. Prochainement, il disposera aussi de l’immeuble Martens, rue Belliard.

« A terme, le Paul-Henri Spaak ne devrait plus servir que pour les réunions, les conférences et les sessions de l’hémicycle, précise Alain Hutchinson (PS), commissaire de la Région bruxelloise en charge des relations avec les institutions européennes. Le Comité des Régions et le Conseil économique et social ont également besoin de salles. Nous savons très bien que le Parlement européen est à la recherche de nouvelles surfaces de bureaux depuis longtemps. Elles pourraient permettre la relocalisation temporaire de son personnel. »

3. Enfin, la troisième option est celle de la pâte persillée, plus forte en goût et surtout en coût. Il s’agit de la démolition/reconstruction du « Caprice des Dieux ». « Nous n’avons rien décidé, rappelle la porte-parole du Parlement européen. On examine toutes les options. » Elle aurait tout de même été chiffrée à près de 500 millions d’euros. Et pour les études, on parle de 14 millions d’euros.

Il faudra donc voir si le Parlement européen est prêt à engager de tel frais dans une période où chaque cent public dépensé doit être justifié. De plus, il n’est pas le seul à décider. La Région bruxelloise a également son mot à dire puisque le bâtiment est tout de même sur son territoire et, en particulier, sur ceux de la Ville de Bruxelles et d’Ixelles.

« Je pense sincèrement que personne à Bruxelles ne pleurerait ce bâtiment, ajoute Alain Hutchinson. Son esthétique n’est pas particulièrement réussie et l’urbanisme autour non plus. Il faudra donc prévoir un concours d’architecture, ce qui n’a pas été fait à l’époque. Par contre, il y a une chose sur laquelle nous serons intransigeants : le nouveau parlement ne pourra dépasser le gabarit de l’édifice actuel. Il est impensable d’empiéter sur les quartiers limitrophes et encore moins sur le parc Léopold. Ensuite, il faudra être attentif au bon déroulement de ce chantier qui pourrait être colossal, même si on ne compte plus beaucoup d’habitants à proximité. »

L’émissaire de la Région bruxelloise espère que les décisions tombent rapidement et se dit prêt à entamer un premier tour de piste des discussions.

© Roger Milutin.
© Roger Milutin.

Les délais : aucun calendrier connu

Le temps de l’administration européenne n’est évidemment pas le même que celui du citoyen lambda qui souhaite réaliser des travaux dans son nid douillet. En 2015 déjà, Le Soir annonçait la volonté du Parlement de se pencher sur le sort du Paul-Henri Spaak, mais l’Europe reste toujours très réservée dès qu’il s’agit de parler de ses besoins en matière de surface de bureaux, de peur d’aiguiser les appétits des promoteurs immobiliers.

« Nous n’avons pas de calendrier, on ne s’est rien fixé », conclut Marjory Van Den Broecke, porte-parole du Parlement européen.

Du côté de la Région bruxelloise, on espère qu’une décision sera prise avant les prochaines élections européennes de 2019. « La chose positive dans tout cela, c’est que nous avons la confirmation que l’Europe souhaite rester à Bruxelles, en déduit Alain Hutchinson. Elle veut investir dans son Parlement, prend de nouveaux immeubles, a ouvert des musées… Le Parlement ne devrait donc pas partir à Strasbourg. » Au niveau européen, on n’ose d’ailleurs pas aborder cette question, histoire de ne pas fâcher la France.

Les chiffres

1993

L’année de l’inauguration du Paul-Henri Spaak, dont le chantier de construction avait démarré en 1989.

1,8

C’est, en milliards, l’argent déboursé par le Parlement européen pour devenir propriétaire du bâtiment

57.000 mG

En mètres carrés, c’est la superficie totale du bâtiment, qui compte 13 étages.

39 mètres

La hauteur de l’immeuble.

3,5 hectares

La superficie totale du bâtiment.

2.500

Le nombre de bureaux abrités par le complexe, qui compte également 78 salles dont l’hémicycle.

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