Christine Clerc: «Macron ne manque ni d’intuition, ni de séduction, mais on attend la suite»

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C’est à la demande de son éditeur que la journaliste politique Christine Clerc décide qu’il serait temps de raconter ses souvenirs ! Elle appartient à la vieille école, comme elle dit : quand on a la confiance des gens, il y a des conversations, des confidences qu’on ne peut relater que des années plus tard. C’est le cas. Et son livre, qui porte sur les cinq présidents de la République qu’elle a côtoyés, est très révélateur de l’évolution de la fonction présidentielle avec le temps, de sa dénaturation. Jusqu’à l’arrivée royale de Macron…

Journaliste politique, Christine Clerc a arpenté dès 1970 la rédaction de «
L’Express
», sous la direction de Françoise Giroud. Elle travaillera ensuite pour «
Le Point
», «
Le Figaro
», «
Figaro Magazine
», RTL, Europe 1 et RMC. Elle terminera sa carrière sous la présidence Sarkozy. Et ce ne fut pas de tout repos
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Journaliste politique, Christine Clerc a arpenté dès 1970 la rédaction de « L’Express », sous la direction de Françoise Giroud. Elle travaillera ensuite pour « Le Point », « Le Figaro », « Figaro Magazine », RTL, Europe 1 et RMC. Elle terminera sa carrière sous la présidence Sarkozy. Et ce ne fut pas de tout repos ! - dr.

Comment avez-vous procédé pour écrire votre livre ?

J’avais de la matière pour faire un beau bilan. Dieu merci, j’ai une mère qui a gardé tous mes articles qui étaient dans le Le Point, L’Express… tous les journaux pour lesquels j’ai travaillé. Et puis, surtout, j’avais beaucoup de photos, qui ont fait remonter pas mal de souvenirs. Je ne prétendrais pas avoir gardé tous mes cahiers de notes sur trente ans, mais j’en ai conservé beaucoup. Avec tous ces éléments, plus la presse de l’époque que j’ai consultée à la bibliothèque du Sénat, j’ai décidé d’écrire ce livre mais en m’arrêtant à chaque fois après deux ans de présidence.

Pourquoi ?

Parce qu’en me relisant, je me suis aperçue qu’à chaque fois, le terme de deux ans, c’est l’heure de vérité, l’entame des difficultés. Deux ans, c’est le moment où on ne peut plus mentir. C’est une sorte de mise en garde pour le nouveau président (rires). Un président a eu un parcours devenant difficile après deux ans, mais tous ont connu un long parcours avant, au moins 20 ans, pour arriver au faîte du pouvoir. Avec beaucoup d’échecs et une grande connaissance du pays, ce qui est très important.

Votre livre est à contre-courant… Emmanuel Macron n’a pas mis 20 ans pour arriver à la présidence…

Il met en valeur la singularité de l’itinéraire du nouveau président. Effectivement, il a mis deux ans pour y arriver. La question qui se pose, c’est de savoir le temps qu’il n’a pas passé à connaître le pays, à l’explorer dans tous les sens, connaître ses différentes communautés, la différence entre les grandes et petites villes, les campagnes, les régions industrielles.

Il y a toute une culture que des vieux routiers comme Mitterrand ou Chirac avaient en eux; ils étaient capables dès les premiers mots de savoir d’où vous veniez, quel avait été votre itinéraire personnel. Macron n’a pas toutes ces clés. Il est brillant, a du talent, mais on verra par la suite si ces clés lui manquent ou s’il a une véritable nouvelle manière de faire de la politique.

Est-ce que cette méconnaissance du terrain pourrait lui causer du tort, comme ça en a causé à Valery Giscard d’Estaing (VGE) en son temps ?

Dans les deux cas, c’était le Kennedy français. Les Français sont heureux d’être incarnés par un jeune président, de surcroît brillant. VGE est un homme extrêmement brillant mais qui a toujours eu du mal avec le contact humain, avec l’empathie. Il a été élevé dans l’idée qu’il était tellement supérieur à tout le monde – ce qui est vrai – qu’il avait beaucoup de mal. Quand il cherchait à faire de l’empathie, à communiquer avec le peuple, c’était catastrophique, ça donnait un petit déjeuner des éboueurs à l’Elysée, ce qui sonnait faux.

Les Français sont heureux d’être incarnés par un jeune président, de surcroît brillant.

Macron, lui aussi, a déjà fait quelques gaffes. On les a vite oubliées parce qu’on était dans l’élan de sa victoire, du bonheur d’abandonner enfin le déclinisme, mais quand il a parlé en Algérie de la colonisation comme d’un crime contre l’humanité, c’était une erreur. Quand il a parlé des ouvriers illettrés, même s’il en parlait avec sympathie, c’était une erreur : dire à des illettrés qu’ils sont illettrés, c’est les blesser profondément. Il a encore beaucoup de choses à apprendre sur le plan humain. Il lui manque une très bonne connaissance du terrain. Il ne manque ni d’intuition, ni de séduction, mais on attend la suite. Nous sommes les spectateurs d’un feuilleton télévisé et on attend les prochains épisodes. Il faut voir le héros affronter le drame.

Ses débuts sont plus que corrects, en attendant, notamment sur la scène internationale. Il a campé le personnage comme on dit…

Magnifique ! Il s’est inspiré de de Gaulle et de Mitterrand. Le côté monarchique fait sourire mais il a redonné de l’allure à la fonction que Sarkozy et Hollande avaient malgré eux abaissée par des histoires d’exposition de leur vie privée ou des tentatives malheureuses pour avoir l’air normal ou proche du peuple. Et ses débuts sur la scène internationale sont bons dans le costume du président.

«On n’est pas près de quitter la Cinquième République»

Par F.M.

Quels sont les moments qui vous ont le plus marquée auprès des cinq présidents côtoyés ?

J’entre dans le journalisme politique sous Valéry Giscard d’Estaing. VGE avait réussi un coup formidable, un peu comme Macron aujourd’hui, en ralliant des électeurs de gauche et des électeurs de droite. Il pensait régner en toute confiance mais Chirac en a décidé autrement. Je me souviens ainsi d’un parcours avec lui en voiture, de l’Auvergne à la Corrèze, au cours duquel quatre jeunes filles ont obligé la voiture présidentielle à s’arrêter, pour lui dire combien elles l’aimaient. Il me dit alors : « Vous voyez, je suis encore aimé. ». C’est là qu’il retrouve de l’allant, qu’il retrouve le goût de se battre et ne doute plus qu’il va être réélu. C’était assez émouvant mais cet espoir d’invincibilité peut faire souffrir…

Il se fait en effet battre par un autre homme brillant, François Mitterrand, qui devait aussi être d’abord difficile, non ?

Non, parce que Mitterrand – sa séduction vient de là – s’intéressait aux gens. Il nous faisait nous sentir important et en même temps, avait cette capacité de percer à jour les gens. Il était capable de livrer une part de lui, de sa propre expérience, et pouvait en même temps vous déstabiliser. Lors de mon premier voyage avec lui, alors que je travaillais pour le Figaro Magazine, qui lui était hostile, je me souviendrai toujours de mon désarroi quand il m’a dit qu’« il savait qu’il ne devait rien attendre de moi ». C’est une méthode qu’il employait avec les journalistes comme dans la politique.

Chirac était plus affable…

Chirac a très longtemps été le mal aimé des Français, il a eu un parcours en zigzag sur le plan politique, mais c’était un pragmatique. Ce qui a beaucoup compté, c’est sa personnalité et puis, il avait un appétit… (rires). Il avait cette force de créer une sympathie immédiate quel que soit le milieu auquel il faisait face.

Et pourtant, c’est lui qui crée la montée du populisme, qui crée la montée de l’extrême droite…

De la même façon que je ne suis pas sûre qu’on puisse dire que Mitterrand ait tué le Parti communiste – il s’est éteint de lui-même – je ne suis pas sûre que c’est Chirac qui ait suscité la montée du FN. Cette montée, je l’attribue surtout à l’impuissance du pouvoir politique à trouver des solutions au chômage et à la diminution des inégalités sociales.

Avec Sarkozy et Hollande, on entre dans une autre époque…

Oui, tous deux contribuent à dénaturer la fonction présidentielle. En montant le perron de l’Elysée après un jogging, dégoulinant de sueur, le jour suivant son intronisation, Sarkozy a fait une erreur. Cela n’a pas plu au peuple français qui a besoin d’une certaine solennité dans la fonction. Quant à François Hollande, je sentais qu’il n’avait pas intégré que la France avait une grande histoire peut-être parce qu’il lui manquait une profonde culture littéraire et historique, qui avait été une marque de fabrique de ses prédécesseurs, Sarkozy excepté. L’un et l’autre n’avaient pas intégré que la fonction présidentielle en France était monarchique. Les Français sont dans un état d’enchantement aujourd’hui, car Macron, lui, l’a bien compris.

Ce qui me fait dire qu’on n’est pas près de sortir de la Ve  République. Je ne crois pas que ce soit la préoccupation première des Français. Ils veulent juste un pouvoir fort qui mette fin au chômage.

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