Variations : La ligne de crête des FDF

La rupture du FDF – ou plus exactement des FDF, depuis qu’ils se sont rebaptisés « Fédéralistes démocrates francophones » – avec le MR a déjà fait couler beaucoup d’encre. On sait tout ou presque, dès à présent, de ce que chacune des deux formations risque de perdre et de gagner dans l’aventure en termes de résultats électoraux, d’occupation de mandats et de positions de pouvoir, d’alliances à dénouer ou à recomposer au niveau communal, de financement public de chaque parti… Mais ces éclaircissements quantitatifs, pertinents en soi, ne doivent pas donner à penser que la vie politique est exclusivement faite de calculs et de tactique.

Ils ne rendent d’ailleurs pas compte de l’événement qui vient de se produire. En termes de purs calculs d’intérêt, si l’on excepte une éventuelle entrée du MR dans les majorités régionales pour prix – supposé par certains – de son adhésion à l’accord sur BHV, tant les libéraux francophones que les FDF auraient dû tout faire pour essayer de préserver leur alliance, chacune des deux tendances ayant beaucoup à perdre à se déforcer face à un PS plus dominant que jamais. Si les calculs permettent d’expliquer que l’alliance ait duré aussi longtemps alors qu’elle était source de vives tensions depuis plusieurs années, ils n’expliquent pas la rupture officialisée ce dimanche par le conseil général des FDF.

A vrai dire, il suffit de mettre cette rupture en perspective pour comprendre qu’elle était pratiquement inévitable depuis que les dossiers communautaires, et singulièrement les dossiers linguistiques, sont revenus sur le devant de la scène politique belge, avec BHV pour emblème depuis l’arrêt de la Cour d’arbitrage du 26 mai 2003. En septembre 2001, la dernière réforme de l’Etat adoptée à ce jour a provoqué l’éclatement de la Volksunie. En septembre 2008, la relance du dialogue communautaire a provoqué l’éclatement du cartel CD&V/N-VA. En septembre 2011, l’accord sur BHV et sur les dossiers connexes a provoqué l’éclatement du MR par le biais du départ des FDF, ce qui ramène le MR à une alliance, très inégale, entre les libéraux et le MCC dans une maison commune. Alors que l’on a souvent affirmé, ces dernières années, que les clivages ont perdu leur rôle structurant dans la vie politique, on ne peut ignorer que le clivage communautaire, ou clivage centre/périphérie, est plus déterminant que jamais.

Il reste à savoir – car c’est l’essentiel pour leur avenir – si, dans les années qui viennent, les FDF vont se positionner d’abord sur ce clivage, ou s’ils vont tenter de jouer la carte d’un véritable parti généraliste, actif et audible sur tous les grands enjeux de société. Le divorce entre les libéraux francophones et les FDF a été précédé d’affrontements à propos de questions socio-économiques sur lesquelles le FDF adoptait une position plus centriste que les libéraux, notamment à l’époque où il était question d’intégrer Rudy Aernoudt et l’éphémère LiDé au sein du MR. Il reste que c’est bien l’accord du 14 septembre sur BHV qui a motivé la rupture, comme en témoigne le très long argumentaire critique adopté par les FDF dimanche soir pour expliquer leur décision de reprendre leur autonomie. Mais quelles conclusions peut-on en tirer quant à leur ligne politique ?

Avant même le vote de dimanche, le verdict était déjà prononcé par différents acteurs ou observateurs : les FDF sont en passe de devenir l’équivalent francophone de la N-VA. Verdict étonnant car, s’il était couramment avancé en Flandre pour caractériser le FDF ou pour condamner ses attaques virulentes contre certaines positions flamandes, il y avait jusqu’ici un consensus, du côté francophone, pour refuser de prendre cette assimilation au sérieux.

Elle n’est pourtant pas forcément aberrante : que les FDF le veuillent ou non, la nouvelle structure du paysage politique belge conduit mécaniquement à placer le FDF en regard de la N-VA. Sur les treize tendances politiques désormais représentées au parlement fédéral, dix dessinent une symétrie parfaite entre le Nord et le Sud du pays : deux partis socialistes, deux partis libéraux, deux partis d’origine chrétienne, deux partis écologistes, et deux députés issus d’une formation de droite décomplexée, respectivement la LDD en Flandre et le Parti populaire du côté francophone. Plus un onzième, le Vlaams Belang, actuellement sans équivalent au niveau parlementaire francophone, mais auquel le FN a longtemps fait pendant. Et, pour finir, la N-VA et les FDF.

Mais c’est précisément parce que ce parallèle paraît s’imposer qu’il convient, plus que jamais, de le manier avec prudence. Sans, pour autant, nier cet état de fait : alors que les valeurs et le programme du FDF n’ont rien de commun avec le nationalisme tel qu’on l’entend ordinairement, et alors que le nationalisme, tel qu’il se développe aujourd’hui en Flandre, est précisément l’adversaire majeur des FDF, ceux-ci endossent bien deux des traits caractéristiques du nationalisme – des traits qui ne suffisent pas à le définir, mais qui entrent dans sa définition. D’une part, la priorité donnée à la défense des droits, des intérêts et du destin de sa propre communauté ; d’autre part, la désignation d’une autre communauté, ou de certaines de ses composantes, comme une menace majeure pour ces droits, pour ces intérêts et pour ce destin. De là l’assimilation rapidement opérée, en Flandre, entre FDF et N-VA, quand il ne s’agit pas, chez certains, de qualifier le FDF de « raciste ». Alors même que les FDF plaident pour la liberté, pour l’égalité des droits et pour la non-discrimination (y compris et surtout au plan linguistique), ce qui interdit d’en faire un parti nationaliste au sens courant du terme, ils éprouveront sans doute des difficultés, dans le nouveau contexte né de leur rupture avec le MR, à éviter que certains leur collent cette étiquette.

Par-delà cette question d’image, c’est la gestion de la ligne politique des FDF dans le domaine communautaire qui risque de leur poser le plus de problèmes. Sans préjuger de l’avenir, ils semblent condamnés à suivre une ligne de crête assez inconfortable, que l’on peut approcher de deux manières.

Le FDF aura été un des premiers partis fédéralistes belges, et il s’est précisément rebaptisé de manière à mettre cet engagement en vedette. Mais comment plaider pour le fédéralisme lorsque l’on considère que la principale entité du pays, la Flandre, menace en permanence la construction fédérale sous la pression de son courant nationaliste ? Comment plaider pour la Belgique en se défiant de la Flandre ? Quelle perspective dessiner sur cette base qui ne soit pas essentiellement défensive ou conservatrice ?

Par ailleurs, les FDF affichent plus que jamais leur ambition d’être le fer de lance de la défense des francophones, et ils jugent, à cette aune, les quatre grands partis francophones trop timorés dans ce nécessaire combat. Or, par-delà la question de la cohérence, c’est celle des alliances qui se pose ici. La réponse qui y sera apportée dépendra, notamment, de la réussite ou non d’un autre pari : obtenir des résultats significatifs pour les listes FDF qui seront déposées en Wallonie (après les premières tentatives menées dans les années 1970) aux élections provinciales de 2012, puis, logiquement, aux futures élections régionales et fédérales.

Un succès à ces différents scrutins paraît nécessaire pour pouvoir conclure des alliances, mais il ne réglera pas à lui seul la question de la ligne politique du parti amarante : des alliances ne deviendront réellement praticables que si les FDF ne restent pas isolés dans une attitude de défense inconditionnelle des droits des francophones tels qu’ils les conçoivent. Si un tel isolement devait s’observer et se perpétuer au sein du monde francophone, et si les FDF conservaient le sentiment de devoir se battre pied à pied contre une Flandre toujours plus puissante et revendicatrice – car c’est bien ainsi qu’ils se la représentent –, c’est peut-être leur attachement à la Belgique qui pourrait être mis en cause.

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