Ce que la crise actuelle

nous apprend des crises à venir

Ces dernières années, le paysage est constellé d’avertissements de plus en plus vigoureux. Une pandémie mondiale figurait bien dans le radar des experts ; l’urgence climatique et l’effondrement de la biodiversité le sont depuis bien plus longtemps. Premier rapport du Giec en 1990, premières alertes sur la biodiversité dès les années 60. « Rien de mieux qu’une crise pour apprendre à penser », dit-on. « Dans nos sociétés, les grands changements se font par à-coups », regrette un expert. « Sans crise, personne n’écoute. » Le coronavirus nous parle, donc. S’il est hasardeux de prédire de grands changements, il n’est pas trop tard pour se demander ce qu’on peut en apprendre.

Souffletant au passage la prétention des humains à tout maîtriser grâce à leur génie et à leurs technologies, la pandémie ne doit pas faire oublier que derrière des urgences de très court terme se cachent des vagues de fond qu’il va falloir affronter un jour ou l’autre. Dans un monde à plus de 3ºC, certaines régions deviendront inhabitables et les conditions de vie deviendront plus compliquées partout. Si l’effondrement de la biodiversité se poursuit, la production alimentaire mondiale pourrait se contracter très sérieusement. Autant savoir. Autant apprendre. « Ce que nous connaissons aujourd’hui », alerte Sandrine Dixson-Declève, présidente du Club de Rome, « va devenir une série de crises. Si on n’arrive pas à construire des communautés résilientes, on est foutus. »

Climat et biodiversité

La crise d’aujourd’hui peut-elle servir de leçon pour la gestion des deux autres ? Elles sont en tout cas liées. Le réchauffement du climat affecte gravement la biodiversité animale et végétale. Et en se dégradant, elle aggrave certains effets des dérèglements climatiques comme les inondations côtières ou la régulation des pluies et favorise l’apparition d’épidémies. En temps de corona, on cherche à « écraser la courbe » et à maintenir le nombre de malades gravement atteints sous le seuil de capacité des hôpitaux. Le raisonnement vaut pour notre environnement : notre empreinte écologique (production, consommation, gaspillage…) doit revenir et rester sous la capacité de régénération naturelle de la Terre. Pour l’instant, elle la dépasse largement.

« Toutes ces crises mettent en évidence notre interdépendance », souligne le climatologue Jean-Pascal van Ypersele (UCLouvain). Celle-ci est autant un facteur de fragilité qu’une injonction à la coopération internationale. Climat et biodiversité, deux sujets bien documentés depuis belle lurette, font l’objet de négociations visant à mettre en route une action coordonnée au niveau mondial. Comme les virus, les tonnes de CO2 ignorent les frontières : si le climat et la biodiversité se dégradent, tout le monde en souffrira, même si certains seront plus atteints que d’autres – comme pour le coronavirus. On ne part pas de rien : la gouvernance mondiale du climat et celle de la biodiversité sont certes balbutiantes mais elles existent, de même que l’idée de « responsabilités différenciées » entre pays riches et pays en développement. La gouvernance de la santé est inexistante comme en atteste la faiblesse de l’organisation mondiale de la Santé. Il y a des choses à améliorer.

Premier motif d’espérer : des actions visant à combattre la crise du climat et du vivant peuvent avoir des effets positifs sur les autres catastrophes à venir, y compris sanitaires. Préserver les forêts (et d’autres écosystèmes) « coche » les trois cases : elles captent du carbone, elles nous rendent d’innombrables services, comme l’assainissement de l’eau et de l’air, et elles abritent une diversité biologique préservant l’homme d’épidémies. Lutter contre le trafic d’espèces menacées protège celle-ci et nous met à l’abri de contaminations.

Deuxième bonne nouvelle : la vigueur et la rapidité des réactions. « Le basculement auquel on a assisté montre que le pouvoir politique est bien capable de conduire la transition », commente Caroline Nieberding, biologiste à l’UCLouvain. L’économie et la finance sont les deux axiomes contre lesquels tous les efforts pour entrer en transition ont buté jusqu’à présent. Ils ont été balayés. « Si les gouvernements le souhaitent et sont poussés dans le dos par leur opinion », ajoute François Gemenne (ULiège), « ils se montrent capables de prendre des mesures urgentes radicales et surtout très coûteuses. »

Leçon suivante : le coronavirus montre que l’absence d’anticipation des crises (annoncées) est désastreuse. Mais tout ne peut être préparé. Les tiroirs sont pleins de plans restés lettre morte. Dans le monde actuel où la complexité ne permet plus d’enchaîner des liens entre causes et conséquences, disent les experts du « chaos engineering », on ne peut plus anticiper mais il faut apprendre à détecter les faiblesses, pour diagnostiquer et réagir plus vite.

Le corona enseigne que les avertissements des scientifiques méritent de l’attention. Les alarmes sur le climat et le vivant méritent en tout cas autant que le sanitaire, sinon plus. Il est infiniment moins cher – « corona proofed » – de prévenir les problèmes (réduire les émissions de gaz à effet de serre, protéger les écosystèmes…) que de s’adapter aux impacts (construire des digues, restaurer des milieux dégradés…) ou de payer les énormes dégâts une fois que le mal est fait. On l’a vu, certains plans de crise, comme le plan canicule à Bruxelles listant les personnes âgées à risque, ont montré toute leur utilité ces derniers jours. Mais comme le dit l’adage, « la culture mange les stratégies au petit-déjeuner ». Ce qui compte, c’est la capacité d’adaptation et la rapidité de réaction.

Seules des menaces pour la santé entraînent des actions résolues ? Climat et biodiversité sont aussi des enjeux sanitaires, c’est le quatrième argument. « On doit davantage appuyer sur ce point », estime Nieberding. Chaque année, les vagues de chaleur entraînent des centaines de morts prématurées, notamment auprès des personnes âgées, les mêmes que fauche le coronavirus. Or, les canicules augmenteront et s’aggraveront avec le réchauffement. L’affaiblissement de la biodiversité accroît les risques d’épidémies. Et à la faveur de la hausse de la température, certains vecteurs comme les moustiques répandent plus largement des maladies. Alors que des cas autochtones de dengue et de chikungunya ont été signalés dans le sud de la France, le moustique tigre qui en est le vecteur pourrait s’installer et se reproduire chez nous.

Cinquième leçon : le brutal ralentissement de l’activité économique a montré à quel point l’activité humaine pèse sur l’environnement. On a vu les niveaux de pollution et de bruit chuter, la nature redresser la tête, les émissions de CO2 diminuer. Rares sont ceux qui veulent confiner les populations et étrangler l’économie pour sauver l’environnement. Mais au moins aura-t-on visualisé le poids de notre empreinte et suscité des réflexions. « Après avoir vu et senti cela, les gens auront-ils envie d’un retour en arrière ? », se demande un naturaliste. C’est, dit un observateur, « une opportunité didactique »… D’autant plus intéressante que la nature a fait preuve de son extraordinaire capacité de résilience. « L’exemple des réserves marines le prouve », indique Thierry Hance, biologiste à l’UCLouvain. « La capacité de recolonisation et de restauration des écosystèmes est étonnante. On voit que lorsque l’homme abandonne une zone, comme c’est le cas à Tchernobyl, la diversité de la faune et de la flore récupère étonnamment vite. » Reste que si la nature réagit vite, c’est moins le cas pour le climat : la concentration en CO2 ne cessera d’augmenter. Et si les conditions antérieures reviennent, la hausse reprendra de plus belle. Gare aux illusions.

Sixième constat : le corona a montré que nous sommes trop dépendants de l’étranger pour certains médicaments, pour les masques, les respirateurs ou le gel pour les mains dont on a délocalisé la production par souci d’« efficacité » (entendez rentabilité ?). Notre approvisionnement énergétique dépend quant à lui d’énergies fossiles importées, chères et néfastes pour le climat. Les économies d’énergie et les énergies renouvelables sont décentralisées, elles sont produites sur place avec des sources « locales ». La surexploitation à peu de frais de l’environnement et les retours de bâton qu’elle entraîne montre quant à elle que la notion d’efficacité est très relative.

Relance économique ou transformation ? C’est là que les récits du Sars-CoV2 et du climat ou de la biodiversité divergent. Si durement qu’il ait frappé, le virus peut être vaincu et l’essentiel des dégâts économiques surmontés à court ou moyen terme. Revenir au plus vite à l’état initial : c’est la tentation à tous les niveaux ; on en prend déjà le chemin. Mais préserver un climat viable pour l’homme et restaurer une biodiversité en charpie sont des projets de long terme qui nécessitent des changements autrement plus fondamentaux que de soutenir une économie en proie à des difficultés passagères. « Si les populations acceptent aujourd’hui sans trop rechigner des mesures radicales et coûteuses, c’est parce qu’elles sont temporaires et permettront un retour à la normale », dit Gemenne. Avec les mesures climatiques, « il n’y a ni retour à la normale, ni vaccin ».

« Le moment est crucial »

Dans une période de décroissance forcée, le soutien à l’économie en capilotade doit-il se faire « à l’aveugle » ou faut-il l’orienter afin de « verdir » l’économie ? Le débat est lancé. Face à une crise économique de l’offre et de la demande, les priorités climatiques et environnementales sont fragilisées. La Pologne et la Tchéquie remettent en cause le Green Deal européen qui doit emmener l’Union vers un modèle zéro carbone ; en Belgique, la N-VA pense de même. Pour trouver des moyens, la Wallonie postpose d’un an son plan de transition. Les groupes de travail au fédéral se concentrent sur la relance économique, peu sur son contenu. Le secteur automobile réclame une pause dans les normes de pollution. Le secteur aérien veut émarger aux plans de relance. Pour le climat, ce sont deux secteurs à problème ; faut-il conditionner l’aide qu’on leur accordera ?

« Le moment est crucial », dit pourtant Gemenne, « il n’y a jamais eu autant d’argent à disposition et jamais les prix du pétrole n’ont été aussi bas. C’est une opportunité exceptionnelle, un instrument massif de planification économique. Pour la première fois, le marché est mis hors-jeu. Les gouvernements vont pouvoir replanifier l’économie. La question est : va-t-on remettre en place l’économie d’avant ou faire émerger une économie post-carbone ? » Pour des économistes, le moment serait idéal pour monter une taxe carbone, indolore vu le prix du pétrole mais permettant de financer la transition.

« Tout le monde se rend compte que revenir au “business as usual” n’est plus possible », dit Christophe Quintard, directeur au service d’études de la FGTB. Mais face à l’urgence et aux dégâts sociaux qu’entraînerait une transition à la hussarde, le degré d’optimisme est moyen. « Ce n’est pas lorsqu’on est pris au dépourvu qu’on sort la planche à dessin », commente le consultant français en énergie Jean-Marc Jancovici. « En période de crise, on ne fait rien d’autre que de sortir des plans déjà écrits. Or aujourd’hui, il n’y a rien qui pense un monde avec moins de moyens. » Partie remise ? Rien n’empêche en tout cas de commencer à dessiner de nouveaux plans.

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